Acid Mothers Temple au Magasin 4 (03/10/2015)

amt_300x666L’an 2000 n’a pas rompu ses promesses. Certes nous avons manqué l’avènement de la voiture volante mais un engin bien plus puissant a fait son apparition dans notre espace aérien. Piloté depuis 1995 par un guitariste érudit (Kawabata Makoto), voilà quinze ans qu’Acid Mothers Temple, la machine à avaler les années-lumières venue du Japon, rétro-propulse à domicile nos belges esgourdes vers des confins qu’aucun télescope ne scrute.

Que ce soit à l’occasion du japanese new music festival, sorte de célébration de la musique dans sa largeur absolue (depuis la fragmentation avant-gardiste du groupe jusqu’à l’usage non-conventionnel de fermetures éclair et de bouteilles de vin qui font pop avec en apothéose une prestation de maestria psychédélique du meilleur effet administrée par Acid Mothers Temple SWR) ou au gré de ses innombrables et sensationnelles incarnations ascensionnelles (AMT cosmic inferno, afrirampo, melting paraiso ufo, etc) chacune de leurs prestations est mémorable. Félicitons nous que le public bruxellois soit particulièrement gâté puisque la joyeuse bande a abondamment aluni au Magasin 4 qui lui aussi est un formidable temple. Consacré à quoi ? Je vous laisse en convenir. Le Cosmo Saraswati tour est en vol stationnaire au-dessus de Bruxelles.

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Si en matière de musique psychédélique électrique il existe une divine trinité formée par Gong, Hawkwind et AMT, force est d’admettre que ces derniers sont les plus surprenants. Aussi à l’aise dans l’émulation libre de Miles Davis que de Black Sabbath, leur discographie déferlante témoigne de tendances versatiles et de toutes les teintes qu’emprunte le psychédélisme (imaginez la palette). C’est donc toujours avec le même enthousiasme candide que l’on se rend à la grand-messe ce samedi 3 octobre puisque leur dernière sortie fleure bon les expériences transcendantales extrêmes à désarçonner un théosophe et que les voix y inspirent, plus que jamais, la dévotion.

La soirée débuta dans le calme avec Jesus Is My Son, le projet solo de Grégory Duby, guitariste de l’exceptionnel et fort regretté trio free-jazz-electro, no-wave, etc. K-branding. Introspection de rigueur tandis que les paysages se succédèrent à la vitesse à laquelle les notes s’égrainaient dans une mélancolie introspective. Suivi d’un autre projet solo, ?Alos, soit la guitariste Stefania Pedretti du duo doom/noise avant-gardiste italien Ovo, qui haussa considérablement le ton dans la continuité de son travail au sein de ce dernier. Les tympans furent assouplis par des vagues de distorsions émanant d’une guitare évidemment accordée très bas et le set s’écouta autant avec les oreilles qu’avec le reste du corps. La voix de la jeune femme grinça et vociféra des malédictions non-verbales, et sa guitare et ses textures oxydées jusqu’au point de rupture trouvèrent un public majoritairement réceptif. Nous, en tout cas, on était ravis, même s’il court une tentante performance filmée sur Youtube où ?Alos démontre que l’on peut faire de la noise en éminçant des carottes.

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La soirée bien avancée ainsi que l’état d’ébriété du public du Magasin 4, il fut temps de vérifier l’allumage, d’attacher sa ceinture et de prendre ses pilules de protéines. Les cinq musiciens prirent leur poste. Higashi Hiroshi (claviers, voix et accumulateur à orgones) au premier plan centre, Kawabata Makoto (guitare, voix) à droite, Tsuyama Atsushi (basse, voix) et Tabata Miru (guitare, voix) à gauche ainsi que Satoshima Nani à la batterie. Enfin réunis, ils ne tardèrent pas à envoyer un space-rock monstrueux faisant la part belle aux instants les plus agités de ce genre déjà bien heavy. Impossible de remettre en question le riff tout-puissant qui, sans jamais lasser, ne s’acheva  qu’une fois l’entièreté du public en transe quelque part en orbite dans un univers dont l’expansion s’était sensiblement accélérée dès les premières salves. Rien d’inhabituel de leur part. Immédiatement reconnaissables, les premières mesures de « Benzaiten », le mantra qui constitue l’essentiel du dernier album du même nom instilla le doute du bien-fondé de notre culture chrétienne et projeta notre spiritualité sur la voie des dieux, le shintô. À ce moment, bien qu’absent de la scène, c’est le son syncopé d’un shamisen qui domina. À ce son solennel se conjuguèrent à la perfection les solos éruptifs de Kawabata Makoto aussi abrasif que les Stooges dans un jour de hargne féroce. Seul hic, un souci de micros différa l’arrivée tant attendue des voix. Une fois l’incident clos chacun se vit pousser un troisième œil, bien que devant tant de majesté, nous admîmes que nos karmas demeuraient déficitaires. Nous eûmes le loisir de méditer à ce sujet pendant que le mantra mutait en une version astrale lointaine d’un Orient repensé par Ennio Morricone. Sans baisse de régime et sans rupture nous passâmes par des phases orgasmiques rappelant les fins de concerts assourdissantes de Spectrum avant de s’en retourner à travers l’enfer shinto-cosmique et les psalmodies enivrantes. Après ces trépidants voyages de l’autre côté des limbes, les délicates et carillonnantes notes  de « Pink Lady Lemonade » se firent entendre, pour grimper lentement vers la folie furieuse, le tumulte et le chaos merveilleux. Nous sortîmes béats et plus sourds qu’avant et ne pensions pas cela possible, convaincus que si l’on envoyait ces sons dans l’espace, frappée par une embarrassante admiration, plus aucune espèce extra-terrestre n’oserait croiser le regard d’un habitant de la Terre.

Renard Surprise

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