Aïda au Théâtre de la Monnaie (15/05/2017)

aida_300x666Un grand classique qui attire les foules, Aïda anime dans l’esprit des connaisseurs le faste et l’exotisme de la vieille Egypte mélangés à la musique romantique du compositeur italien. Cette fois-ci, cet opéra rend à Verdi ce qui est Verdi, l’œuvre dramaturgique aux voix sulfureuses nous revoit à la complexité des sentiments humains à travers leurs chants et leurs caractères chorégraphiques.

Pour une première mise en scène de Livathinos, ce dernier va expérimenter une sobriété totale du décor. Ainsi, lorsque le rideau se lève, un rocher étrange nous est présenté. Grande structure qui sera le socle de toute la mise en scène. C’est en effet la distribution qui va briller ce soir…

Drame humain composé pour assurer l’ouverture de l’Opéra du Caire, intrigue imaginée par le vice-roi Ismaël Pacha en vue de faire ouvrir la beauté de l’Egypte à l’Europe et d’y passer quelques endoctrinements de manière un peu maladroite (notamment à travers la composition des conflits politiques dans l’opéra, mais nous ne nous y attarderons pas). La jeune Aïda, princesse éthiopienne rendue esclave par les égyptiens, vit un amour impossible avec un jeune général du camp adverse déjà convoité par la fille du Pharaon. L’opposition de ces deux clans au milieu de la romance nous montre encore la fascination « schaekespearienne » du compositeur. Dans cette interprétation, les détails politiques se mettent facilement de côté au profit du combat intérieur humain, et le tout se détache de son orientalisme passé pour devenir une sorte d’huit-clos sentimental et moral. L’histoire de cette œuvre étant si populaire, je m’élance ici à écrire les impressions dans lesquelles nous plongent cette production.

 Aida_Dimitris Tiliakos (Amonasro), Adina Aaron (Aida)@Forster

Installée cette fois au deuxième rang proche du milieu, j’ai le bonheur de plonger mes deux oreilles en plein dans l’orchestre ! L’habituel passionné Alain Altinoglu se prépare la baguette pour que le rideau se lève.

Une très belle distribution pour cette représentation : la chaleureuse Adina Aaron dans le rôle d’Aïda nous affiche le timbre soutenu de sa voix et ses exquises nuances piano dont la rondeur se marie encore mieux que ses autres nuances avec l’orchestration. L’énergie d’Andréa Caré nous offre un couple frais avec l’héroïne. L’enthousiasme de ce jeune homme le rend entreprenant dans ses attaques hautes, mais colle cependant au jeu de son caractère amoureux. La caractérielle Nora Gubisch y porte à merveille la douloureuse hargne d’une malaimée. Le prêtre Ramfis (Giacomo Prestia)  renforce cette démonstration théâtrale ainsi que le Pharaon qui est d’une puissance intrigante et grave (Dimitris Tiliakos). Un chœur bien ficelé par Martino Faggiani qui dans ses chorégraphies nous plongent dans une symbolique évoquant de loin cet orient qui décore le sujet… Des danseurs qui ne laissent pas place à l’ennui par leur ajustement de plateau et leurs gestes pas toujours précis mais certainement efficaces.

Une chorégraphie bien pensée (Otto Pichler) qui illustre tout l’opéra faute d’un décor rudimentaire, et nous concentre sur le jeu humain de chaque interprète. Une beauté terrestre les rallie ainsi.

Nora Gubisch (Amneris) ; Gaston Rivero (Radamès) ; Giacomo Prestia (Ramfis)

Les amoureux, complémentaires, nous transmettent leurs combats intérieurs, leurs aspirations ;  ils s’entourent de phrases émues, qui parfois pourraient plus tenir en longueur leur sens, mais qui nous délivrent d’incroyables subtilités de douceur et d’amour.

Venons aussi à ce qui soutient tout ce spectacle : l’orchestre.

Avec juste un petit début où certains cuivres étaient trop présents, la qualité de la balance est indéniable. Une qualité qui bouleverse la salle dans le cisèlement précis de cette partition d’un Verdi confirmé. Les mouvances des cordes dans certains passages illustrent à merveille les scènes et les flûtes, bien mises en avant, nous taquinent l’oreille.

Mais c’est surtout l’histoire d’un couple qui s’aime à travers la guerre qui les déchire, le destin de deux peuples et le devoir envers des racines qui les tourmentent. Le malheur d’une femme qui aime et veut à tout prix, tellement qu’elle y tue l’objet de sa convoitise. La déception d’un père solide. L’impartialité des prêtres devant l’indulgence de l’amoureux. Le sacrifice vital plutôt que la séparation d’un amour. Voilà les sujets d’un théâtre humain qui empoignent le cœur.

Gaston Rivero (Radamès) ; Adina Aaron (Aida) 2

La grandeur du dernier acte nous propulse grandement à cette fin tragique et belle. C’est dans ce climax qu’on sent vraiment la ferveur de cet opéra. Avec les timbres de voix s’accordant à merveille, la puissance du tout nous allume le cœur vers la dernière scène où Aïda et son Radamès, enterrés vivants, s’illuminent à travers la descente d’un plafond où leurs figures transpercent la pierre, élevées par leur amour.

Ainsi leur âme est quelque part sauvée et resplendit au milieu de la scène.

Une des oeuvres les plus matures du compositeur transformé ici en un ode à l’amour d’un couple dont la punition terrestre leur offre l’éternelle transcendance !

Béatrice De Bock

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