Arctique au Théâtre National (23/01/2018)

arctique_300x666Après Tristesses, Anne-Cécile Vandalem continue à explorer avec Arctique, son nouveau spectacle, à la fois la possibilité de renouveler le thriller politique et les définitions mêmes du théâtre.

Au début, un texte s’affiche sur l’écran qui surplombe la scène. On y rappelle les événements qui ont amené l’histoire que l’on va voir sur scène et à l’écran. Il est précisé que l’action se déroule dans un futur proche (2025) et par quel biais les personnages sont censés se retrouver passagers clandestins lors de ce voyage.

Il est important avec le travail de Anne-Cécile Vandalem de prendre en compte en même temps la forme et le fond tant ils s’interpénètrent, tant elle est au service de l’autre et vice versa. En 2025, quelques personnes  aux identités et motivations troubles embarquent de façon semi-clandestine à bord de l’Arctic Serenity lors de son tractage vers le Groenland où il est destiné à être transformé en hôtel de luxe. Une toute jeune femme vérifie leurs identités et leur rappelle les conditions strictes et rudes qui seront les leurs durant le voyage à bord du paquebot. Premières scènes faisant déjà appel à la technique de la vidéo en prise directe dans les coulisses transformées en décor de bateau de luxe un peu défraîchi. Cette division entre théâtre relativement classique et image proche du cinéma est une marque de fabrique bien établie de la metteuse en scène mais la maîtrise technique et artistique du procédé est ici d’un niveau rarement vu ailleurs.

arctique_850x300Petit à petit, on découvre que les personnages ne sont jamais exactement ce qu’ils disent être, que le hasard supposé de la réunion des trois unités (temps, lieu, action) est moins fortuite que d’abord imaginée, que la grande Histoire est certainement responsable de leur présence sur ce bateau. Progressivement, les pièces se mettent en place, les rebondissements s’enchaînent. Vandalem fait du théâtre de genre comme d’autres font du cinéma de genre. Et il est d’ailleurs à remarquer que sa première envie de fiction était plus liée à un désir de devenir réalisatrice.

L’histoire, de strates en strates, va permettre au spectateur de réfléchir en pleine conscience, la mise en scène le permettant, à différents enjeux contemporains. Écologie, individualisme forcené, course déraisonnée et effrénée au profit sont des thèmes conscrits dans le cadre du thriller politique. Parfois on n’est pas loin de la théorie du complot, mais on se laisse quand même emporter.  Peut-être parce que les acteurs, pour certains habitués de la méthode Vandalem, donnent aux nombreuses ambiguïtés et zones d’ombres de leurs personnages l’humanité nécessaire à alléger une noirceur certaine de l’histoire et une (trop ?) grande densité de la narration.

arctique2_850x300Afin de donner encore plus de relief au spectacle, Anne-Cécile Vandalem, outre l’emploi de la forme peu usitée du thriller, n’hésite pas à distiller quelques traits d’humour qui vont de la remarque pince sans rire à de gros gags nonsense (que je me garderai bien de dévoiler ici). Comme pour Tristesses un grand soin est aussi apporté au son et à la musique. Trois musiciens d’un âge certain à l’aspect délicieusement suranné, et que l’on imagine très bien faire l’animation d’une croisière de luxe, font de splendides intermèdes qui vont d’un folk blues non ostentatoire à de belles chansons de variété éthérées et interprétées de façon magistrale par Epona Guillaume (Sila Thuring) qui sort à ces occasions de la retenue imposée par son rôle de « réunificatrice » secrète des personnages.

En conclusion on peut dire que de la mise en scène à la distribution en passant par la musique, le texte ou la technique tout est d’une glaçante perfection pour donner ce que l’on nomme parfois trop facilement un spectacle total. Et, s’il faut parfois s’accrocher pour rester concentrer tant l’œuvre est riche, l’effort est entièrement récompensé par le résultat.

Fripouille

Arctique de Anne-Cécile Vandalem avec Frédéric Dailly, Guy Dermul, Eric Drabs, Véronique Dumont, Philippe Grand’Henry, Epona Guillaume, Zoé Kovacs, Gianni Manente, JeanBenoit Ugeux, Mélanie Zucconi. Au Théâtre National jusqu’au 03 février 2018.

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