Are You Series au Bozar (14 – 19/12/2017)

are-you-series-iloveimg-resizedJ’ai rencontré Laure Hendrix, une des programmatrices du festival Are You Series, festival entièrement dédié aux séries. Elle a présenté le festival, sa programmation. On a papoté pour savoir à quoi ressemblait la série contemporaine sortie de Game Of Thrones ou The Walking Dead. Bref, c’était chouette.

 

Peux-tu présenter brièvement l’origine du festival Are You Series ?

Le festival a été créé en 2012, à l’origine plutôt comme des rencontres autour de la série télé. Ça durait deux jours, l’idée était de montrer quelques séries, et déjà d’inviter les professionnels (producteurs, créateurs) à réfléchir à ce qu’était la production de séries, à faire un peu un point sur la série contemporaine. En partant du constat que c’était un format qui avait énormément évolué lors des dix dernières années. Comme Bozar Cinema est une maison des arts, ce qui les a poussés à investir le médium et la constatation que de plus en plus de réalisateurs du cinéma passaient du côté de la série. Il y a eu Gus Van Sant qui est un des premiers à s’y être collé avec une série politique Boss qu’on a passé il y a trois ans, mais aussi Scorsese avec Boardwalk Empire, Soderbergh avec The Knick, Jane Campion, Agnieszka Holland,… C’est vraiment ça, je pense, qui a été l’élément déclencheur. Se rendre compte que des réalisateurs dont on montrait des films à Bozar Cinema travaillaient maintenant aussi un autre medium.

Peu de temps auparavant, venait aussi de se créer Series Mania à Paris. Immédiatement, il y a eu collaboration avec Series Mania, qui est une sorte de parrain du festival. Rapidement, il y a eu la rencontre avec Point Culture et Munt Punt qui avaient également la volonté de faire quelque chose autour de la série. Donc ils se sont lancés ensemble.

Au début c’était deux jours, la deuxième année un jour en plus et ainsi de suite. Il y a eu un enthousiasme de la profession, tout le monde assistait déjà aux tables rondes, aux rencontres.

Enfin, il y avait aussi que la qualité de certaines séries faisait que ça avait un vrai sens de les projeter sur grand écran.

Et toi, comment t’es-tu retrouvée programmatrice ?

D’abord, je ne suis pas unique programmatrice. Nous sommes une équipe. J’avais repéré le festival lors de ses deux premières années. C’était assez confidentiel, mais j’ai eu la chance de voir passer l’info. Je travaillais en tant que productrice pour Néon Rouge, on avait des projets de séries en cours. C’était un format qui m’intéressait particulièrement. J’avais suivi l’atelier d’écriture avec Frédéric Krivine pendant un an. Je suis venue sur la deuxième édition, j’ai donné un coup de main et je suis rentrée dans l’équipe pour la troisième édition.

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Guerrilla – John Ridley

La crise existentielle comme fil rouge est annoncée dans le programme. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

On a cinq ans. On s’est dit : c’est quoi cinq ans ? C’est un âge un peu compliqué, c’est un peu un âge de merde, tu veux être un peu grand parce que tu sais parler mais tu n’as absolument aucun droit, tu ne choisis même pas à quelle heure tu vas pisser. Donc on s’est dit la crise existentielle ce serait vraiment un thème intéressant à creuser. Puis on s’est rendu compte qu’il y avait plein de séries qui traitaient de ça. Que ce soit The Handmaid’s Tale, cristallisé autour d’une crise existentielle de société, mais aussi Juste un braquage sur deux futures retraitées qui vont bientôt avoir soixante ans et qui décident de faire un braquage… Et on a constaté que la plupart des séries qu’on avait repéré rentraient dans la thématique. On s’est dit : tout le monde a eu la même idée. Le thème a précédé la sélection.

En étant venu plusieurs fois au festival, j’ai remarqué une constante dans la programmation. À chaque fois plusieurs séries traitent d’engagement, d’Histoire. Est-ce une volonté, une façon de prouver que la série n’est pas obligatoirement confinée au genre policier, ou a la série de famille ou de potes ?

L’angle qui nous intéresse le plus c’est l’écriture, la création d’univers et de personnages. Les séries engagées, historiques développent souvent une grande finesse dans l’écriture. Dans ce sens c’est un peu un hasard, ce n’est pas forcément une volonté. Nous ne sommes pas spécialement des fanas de série historique, personnellement j’ai même horreur de ça en général. Mais voilà, un de mes gros coups de cœur à Are You Series a été de The Knick la série de Soderbergh sur la naissance de la chirurgie qui se passe dans les années 30 à Manhattan. C’est tourné de façon hyper moderne et contemporaine avec la musique de Cliff Martinez. C’est très perturbant comme série. Mais les personnages sont hallucinants, c’est complètement fou.

Il y a peut-être aussi pas mal de séries historiques parce que les réalisateurs de cinéma affectionnent ce genre en particulier. En ouverture, The Same Sky par exemple est réalisé par Olivier Hirschbiegel qui a fait précédemment Das Experiment, Der Untergang ou Diana pour le cinéma.

Il y a quelque chose que j’ai remarqué dans la programmation de cette année : il y a plusieurs séries qui sont portées par des femmes, que ce soit comme scénaristes ou comme réalisatrices. Ou alors des séries dans lesquelles les personnages principaux sont des femmes. L’actualité, malheureusement récente, nous a montré à quel point le sexisme était encore présent dans l’audiovisuel. Était-ce dans ce cas-ci une façon de marquer la différence, de dire quelque chose ?

On est sensible à ça c’est certain. Moi, quand je regarde une série où 80% des personnages sont des mecs, ça m’ennuie complètement. Je trouve ça daté, que c’est une manière vieillotte de décrire le monde. C’est pas tant que je les trouve mauvaises mais mon intérêt est un peu moins titillé quand on est sur de la série à papa, les mecs prennent des décisions, les mecs parlent ensemble et les meufs servent d’accessoire. Pour moi, c’est super rafraîchissant d’avoir des femmes dans des rôles inattendus qu’on ne voyait pas il y a cinq, dix ans.

Est-ce que tu penses qu’il y a plus de possibilités dans la série que dans le cinéma pour ce type de renouvellement ?

Pour moi, c’est évident. Il y a une vraie liberté de ton, de forme et des prise de risques dans la série télé aujourd’hui. Selon moi c’est lié au fait que la série télé rencontre le public contrairement au cinéma d’auteur aujourd’hui. Les séries fonctionnent tellement bien et même les séries de qualité. Ça pousse à prendre des risques. Il y a un vrai parti-pris d’aller chercher la niche. Aussi parce que les audiences sont globales. Tout le monde regarde des séries sur son ordi aujourd’hui, tu trouves très facilement l’audience. Une niche aux USA, à l’échelle globale, ce n’est plus du tout une niche. Ça permet d’amortir pas mal de coûts.

Donc, oui dans la série télé, il y a pour le moment beaucoup plus de rôles intéressants pour les femmes.

Mais aussi au niveau création (scénaristes, réalisatrices) même si ça reste encore anecdotique. Mais on sent qu’il y a un mouvement en marche qui n’est pas nécessairement là en cinéma.

The Deuce - David Simon

The Deuce – David Simon

Au cours des années, j’ai également remarqué qu’il y avait des pays plus représentés que d’autres (Scandinavie, Allemagne, France). Comment explique-tu cela ?

Honnêtement on cherche à montrer des séries d’autres pays. Mais ce n’est pas toujours évident. Clairement, la production scandinave survole les autres au niveau européen. On est aussi un festival pour le public, on essaye de montrer le meilleur des séries télé tout en tentant une diversité maximale.

En Europe méditerranéenne on va trouver des trucs supers intéressants mais qui sont moins dans l’innovation. On a montré 1992 par exemple. C’est une super belle série qui aborde une thématique forte et importante : la mafia, la corruption des médias et de la politique, mais c’est très classique. Pour le moment, c’est l’Allemagne. On sent que c’est là que ça se passe depuis deux, trois ans. Ce sont sans doute les leaders sur le marché continental. Ils vont très loin, ils prennent des risques. Ils font des grosses coproductions (surtout avec l’Angleterre).

Du côté de l’Est, il y a des choses. J’ai vu des séries de l’Est assez barrées. Mais souvent, ce qu’ils font sont des remakes de séries anglaises ou scandinaves. En général, c’est plutôt bien fait mais ce n’est pas forcément ce qui nous intéresse.

Mais, Agnieszka Holland vient d’être engagée par Netflix pour réaliser la première série tchéque Netflix. On espère que ce sera chouette et qu’on pourra le montrer.

As-tu un coup de cœur dans la programmation de cette année ?

C’est un peu facile, mais ce serait The Deuce, la nouvelle série de David Simon (créateur de The Wire) qu’on montre dimanche à 15h00. C’est gai parce qu’on renoue vraiment avec du grand David Simon. Pas qu’on l’ait perdu. Parce que je suis vraiment une grande fan aussi de Treme, sa série sur la Nouvelle-Orléans, sur le jazz, mais qui était très difficile d’accès, dans l’empathie pour les personnages, sans beaucoup de cliff. Je trouve que Show Me A Hero était plus bancal et plus fragile. Mais ici, dans The Deuce, on a des acteurs hallucinants (James Franco, époustouflant), on a une histoire qui tient en haleine, un véritable univers.

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