Björk à la Monnaie (04/02/2015)

bjorkfestival_300x666Il y a un peu plus de six mois, j’ai réussi à sauter sur l’occasion de me procurer un des rares billets que La Monnaie proposait pour une des quatre représentations de l’adaptation en Opéra du fameux album Medùlla de l’artiste islandaise. Réalisée par l’israélien Sjaron Minailo, la description était sommaire, poétique et floue, bref elle avait tout pour me mettre en appétit.

Cette année, Björk est en pleine effervescence : d’une part, la sortie de son nouvel album Vulnicura a été avancé d’un bon mois de par les aléas d’internet, puis la demoiselle prépare l’air de rien une rétrospective au MOMA de New-York du 8 mars au 7 juin prochain. Et puis surtout, Bruxelles lui rend hommage autour du Björk festival.

Medùlla, c’est son album de 2004 (oui, déjà !) où l’artiste s’était recentrée sur l’humain.

PAUSE – Et si vous alliez d’abord tout en bas de la page pour lancer l’album et revenir à la suite ? –

La voix et le corps pour instruments exclusifs, explorant diverses techniques vocales comme le chant diaphonique, les chœurs, la beatbox,… C’était un vrai recueil d’expérimentations et de sentiment d’intimité universelle autour du chant.

Dans la description de départ, très peu d’indices. Puis au fur et à mesure des éléments ont été dévoilés, comme par exemple la présence de chœurs d’enfants, et des solistes d’une génération avancée, avec la volonté de faire un casting intergénérationnel qui ne rentre pas dans les critères du « bel âge » publicitaire. On nous dit aussi que le programme a été  travaillé avec beaucoup d’attention par des étudiants en graphisme de l’Erg (effectivement il est très beau dans son dégradé vert émeraude) et enveloppé dans un papier doré des plus bruyants, exprès pour que le public « participe » au son du spectacle.

medulla solJe me retrouve donc en direction de la petite salle Malibran par l’entrée habituelle du personnel (l’entrée du Théâtre de La Monnaie étant en travaux) et une atmosphère un peu privilégié se dégage. Peut-être parce que l’on passe devant des énormes rangées de costumes d’anciens spectacles et que s’empilent un peu partout des caisses des coulisses de Parsifal et autres productions du théâtre. J’entre dans la salle et découvre un espace central encadré d’un voile transparent noir, à peine perceptible. Autour, trois rangs de sièges, simplement. Ambiance intimiste et tamisée.

Musicalement, c’était absolument délectable. Les voix venant de différentes distances, le son allait et venait dans la salle. Les voix a cappella, comme dans l’album de Björk, ont été travaillés dans l’entièreté de leurs bruits possibles, leurs identités à la fois respectives et en groupe. La présence de la chanteuse de gorge Jackie Janssens avait déjà attisé notre curiosité – elle « remplace » la partie beatbox de l’album –  et les jeunes chœurs, dirigés par Denis Menier, ont également travaillés avec Anat Spiegel  qui a ajouté quelques nouvelles chansons inspirées de l’album et spécialement composées pour cette production qu’elle décrit comme « un genre de pont entre les scènes ».

Soufflées, râpées, sifflées, grognées,… Autant d’adjectifs que de sons qu’ont su recréer des sonorités gutturales et vibrantes. Batterie et sons électroniques de Henry Vega ont quant à eux  remplacés en direct certaines sonorités trop hautes pour les voix nues. Au milieu de tout ça remontaient comme un fil rouge ces éléments de l’album que l’on connait si bien,  des bribes de phrases ou de mélodies savoureusement reprises auxquelles se raccrocher.

medulla lLe tout est mené par le chef d’orchestre Bassem Akiki, perché au-dessus de nous, lui-même retranscrit sur de petits téléviseurs aux quatre coins de la scène, sorte de métronomes visuels pour tous les acteurs de la pièce. Les costumes et la scénographie sont du danois Henrik Vibskov, noir et blanc essentiellement, d’une touche scandinave reconnaissable, mais du coup peut-être trop proche de l’univers initial. Très beau tout de même.

Les chants sont adaptés et suffisamment réinterprétés pour qu’ils vivent en dehors de l’original, et ce n’est pas chose facile étant donné le charisme de Björk et des gens qui l’entourent. Alors un grand bravo aux solistes : la soprano afro-américaine Roberta Alexander, dans une robe noire de Geisha, la mezzo Mireille Capelle, le ténor Kevin Walton et la basse étonnante de Frode Olsen.

Ce début, avec la montée d’une parade carnavalesque blanche et de la joie pas mimée mais ressentie par l’effervescence sur la scène et peut-être l’émulation générale des jeunes chœurs découvrant ensemble l’adrénaline de jouer en direct (j’ai repensé à la grande parade dans Paprika de Satoshi Kon)  annoncent une émotion fébrile, retrouvée à certains moment lorsque les enfants sont à terre et ne forment enfin qu’un tout visuel et sonore.

medulla sceneMais au-delà de tout ce son, de toutes ces voix, je me pose la question du visuel. Je n’ai finalement pas tellement été convaincue par la nécessité de rajouter une narration, aussi floutée soit-elle – c’était là une volonté du metteur en scène -, des costumes, des personnages et des déambulations théâtrales. La foule formée par les enfants prenait beaucoup de place de par leurs mimiques, leurs gestes enfantins, et ce au milieu de suites de mouvements rituels qui prenaient le pas sur le son. Un peu trop frontal peut-être, trop proche du public. Et la présence militaire (le costume du soliste Kevin Walton) qui veut nous rappeler le rapport politique et dénonciateur que peut avoir Björk dans sa vie et son travail. Mais il est déjà là, dans son œuvre toute nue, et le ramener au premier plan de manière si littéral ne m’a pas convaincue. Mais soit, c’est un choix après tout.

C’était donc une belle création, et un sacré défi que s’est lancé La Monnaie au travers de Sjaron Minailo, ainsi que de tous les participants. Je m’attendais à être surprise et je l’ai été. Mais j’ai surtout passé un très bon moment dans les cavités vivantes de nos voix humaines, me renforçant dans l’idée que l’œuvre de Björk n’est pas encore au bout de ses surprises.

Mmaelle

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