Blurt au Magasin 4 (17/11/2016)

00bImpossible d’interrompre notre grande et belle marche vers la surdité ! Cette fois encore elle fait étape au Magasin 4 avec le plaisir qu’on connaît. On s’y déplace pour le post-punk/pogo-jazz dada de Blurt précédé de deux obscures formations ayant surtout en commun qu’elles ne doivent rien à La Compagnie Créole. Pour notre part, après quelques rendez-vous manqués d’avec les perfides et cultissîmes fils d’Albion, il eut été lâche de refuser de tendre le poignet au cachet des moires (notez qu’à l’instar des divinités fileuses de destins, l’entrée du Magasin 4 est gardée par une entité triple : sécurité à gauche, trésorerie à droite et tampon-encreur au centre). Si le jazz n’est pas notre fort, le concert d’un certain James Chance en 2013 nous confortait dans l’idée que saxophone belliqueux et guitares rêches trouvaient en ces lieux une réverbération plus qu’adéquate, propre à justifier un live report.

Le fondateur de Blurt, Ted Milton, est marionnettiste de profession, c’est l’élément biographique qui figure systématiquement dans la presse. On peut d’ailleurs l’entrevoir tirer les ficelles dans le film trop méconnu de Terry Gilliam : Jabberwocky (1977). Pour rappel, en 1979, le punk est encore frais quand sa formation commence à se faire remarquer dans les salles de la vieille Europe. Le mouvement sur le point de se standardiser offre encore le champ libre à toutes les formes que l’on veut bien lui donner.

Comme beaucoup d’acteurs des débuts du punk d’avant la prolétarisation, Ted Milton poursuit des études artistiques. Il invite son professeur Peter Creese ainsi que son propre frère Jake à participer à son projet. Le premier tiendra la guitare et le second la batterie tandis qu’il déclamera ses poèmes dada saxophone à la main. Dix albums et plusieurs changements de personnel plus tard le groupe revient en 2015 avec l’album Beneath Discordant Skies. La formule quant à elle n’a pas énormément dévié même si les productions résolument apaisées ont gagné en groove et en versatilité.

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Caterina Palazzi & Sudoku Killer prennent stoïquement place devant des spectateurs peu nombreux. Le groupe comprend, dans le sens de la lecture : un saxophoniste encapuchonné, un guitariste, un batteur et une violoncelliste qui clôt la symétrie, encapuchonnée elle aussi.

Avec un sérieux et un calme qui ne les quitteront pas, ils installent une ambiance jazz à la féerie non enfantine dès les premières notes. Le cuivre se veut d’abord grinçant, son propriétaire n’hésitant pas à rallonger ses expirations jusqu’à ce qu’elles sonnent comme des cris de bête mais de bête tout à fait sereine. Les titres sont exécutés avec une maîtrise de funambule qui cadre bien avec le sentiment de féerie susmentionné. Les muscles raidis de leurs visages sont sous contrôle. Les allers et retours entre un jazz mélancolique d’une classieuse sobriété et des passages free et noise rock maintiennent efficacement l’intérêt du chroniqueur.

La batterie Gretsh en bas de l’estrade réservée à celle de Blurt est frappée avec précision. Tout particulièrement lors d’emballements chaotiques durant lesquels la technique est digne du metal extrême : le corps reste immobile quand du bout des doigts partent des séquences complexes à la vitesse de l’éclair. Sudoku Killer remplit sa part du marché et rend nos cerveaux disponibles tout en légitimant un univers bien à lui.

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En seconde position, le jeune quatuor El Yunque est venu défendre Baskenland, sorti en mars dernier. Si l’origine du saxophone n’est un secret pour personne, le seul groupe belge de la soirée ne l’inclut pas au spectacle. Les Hasseltois ouvrent la bal avec un morceau qui devrait s’intituler « Michael Jordan » puisque cet illustre nom parait en constituer l’essentiel du texte martelé aux frontières de l’apoplexie. À ce volume vocal cependant, comme à ce degré de distorsion, les certitudes n’existent pas. À moindre raison un hommage à Francis Lalanne serait encore plausible. Le thème de la chute semble tourner à l’obsession, le mot « fall » est prononcé un nombre incalculable de fois. Dans ce sillage positif tenant du développement personnel, on est séduit par les odes à la dépréciation de soi. Tel « Noztechtransch » qui claironne dès l’intro : I’m a dead end loser.

C’est bien du noise rock, bileux et rentre-dedans comme Jesus Lizard. Mais dans la moitié nord du pays, on s’acharne à bâtir sur ce socle atavique un tout autre édifice. Les constructions sont lourdement réfléchies et nuancées ainsi que les textures. On pense parfois aux Swans. Malgré la violence déployée, on ne s’y abandonne pas. La faute à trop d’intellect. Peut-être n’est-ce ici pas le propos ? La duplicité du chant en dialogue avec le guitariste rythmique et celle des percussions auxquelles prend part le chanteur via un pad ne réussissent pas à nous convaincre sur l’entièreté du set. Après tout, sur le sol belge abondent d’excellentes formations catégorisées rock bruitiste (30.000 Monkies, The K., Raketkanon, Cocaine Piss, … rude concurrence). Nos caprices n’y sont certainement pas étrangers.

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Finalement, Blurt se met au boulot. Ted Milton montre sa tête crêtue, le dos voûté, affichant un sourire carnassier de vieux briscard. Septante-trois ans au compteur tout de même. Le fidèle Steve Eagles est à la six-cordes. Sans surprise de la part d’un groupe qui ne se repose pas sur ses lauriers, c’est le premier morceau de l’album de 2015 qu’accueille la foule affamée. « Let Them Be » propulse l’audience dans les bras de drones toniques tourbillonnants. La voix rappelle l’actuel Genesis P-Orridge. Comme pour l’absolue majorité des concerts, on ne comprend malheureusement les paroles que par bribes. Juste assez pour donner envie de mettre la main sur les recueils de poèmes de Milton. Toutefois, fin du suspense, l’effet produit dépasse de loin toutes les promesses du disque. Légèrement menaçante, « Giant Lizards On High » groove moins qu’elle ne plane. On n’en grimace pas pour autant, au contraire. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? S’enchaînent la sémillante « I Wan See Ella », l’erratique « Where’s The Blue Gone ? », le pseudo ska « Fresh Meat For Martyrs », l’amère « Stella By Arc » et la martiale « O ! Look Who’s Out On Parole !». Les motifs se suivent et ne se ressemblent pas; les morceaux parviennent à captiver alors qu’ils en contiennent un minimum.

Sur « Listen To Me Shirley ! » pleuvent des billets. Passé l’hypothèse que les Cieux prennent Blurt pour des stripteaseuses à drôle de dégaine, il nous faut en mettre plein nos poches afin de compenser nos investissements au bar (qui n’ont pas encore fructifié mais on ne sait jamais). Après vérification, il ne s’agit pas d’une quelconque monnaie de singe mais de monnaie spirituelle (spirit money, hell/heaven money ou encore ghost money). Celle-ci est traditionnellement brûlée en offrande. Par exemple pour garantir la prospérité d’un défunt (vous m’avez compris). En tout point identiques à des billets de cent dollars frappés, au verso de la trombine de Benjamin Franklin, d’une inscription en vietnamien qui signifie « banque de l’enfer ». Le bar ne les accepte. Il n’est pas dit que nous n’en aurons pas besoin dans l’au-delà, notre karma n’étant plus de première main.

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À ce stade du concert, c’est la liesse générale. Le moment idéal pour doter le public d’une madeleine de Proust ou d’un fan service pour ne pas perdre la jeunesse anglophile d’aujourd’hui. C’est « Arthur » qui joue ce rôle. Là, on pioche carrément dans leur inaugural et éponyme album datant de 1982 (In Berlin sorti en 1981 est un live, ndr). Mais n’oublions pas le band service ! Ted et sa bande se servent un coup de rouge. On ne l’avait pas remarqué. Leurs sourires se déformant peu-à-peu au fil des chansons, devenant un peu moins probes. Retour sur le morceau titre « Beneath Discordant Skies » et clôture chronologique sur « They’ll be here soon ». Les tarifs sympathiques pratiqués par le bar rendant indéchiffrables les notes du chroniqueur. Une confusion toute naturelle subsiste au sujet du contenu du rappel. On misera sur « Trees » et sur la cavalante finale « Get » (en tout cas la cadence était élevée).

Une dernière salve nous signifie qu’il faudra revenir si l’on en veut plus. Le couvre-feu est largement outrepassé. Les planches jonchées de billets et de bouteilles de rouge témoignent du déluge de vie dont le Magasin 4 est encore le théâtre. Le leader charismatique sort sa valise de marchandises afin de moissonner l’argent bien réel de ses adeptes. Les vicissitudes de la subsistance n’épargnent pas les grands artistes.

Renard Surprise

(merci à Lionel pour sa contribution photo)

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