Bonobo Moussaka aux Riches-Claires dans le cadre du festival Bourask (23/02/2019)

53095680_557328111415502_2258379587618603008_nRévélation absolue de la rentrée littéraire 2018 avec son premier roman La vraie vie, Adeline Dieudonné revenait à l’occasion du Bourask Festival à ses premières amours de comédienne en donnant à voir son seul en scène Bonobo Moussaka. On y retrouve le ton à la douce acidité qu’on avait tant apprécié dans son livre. Une fois de plus, elle nous emmène à l’intérieur d’un monde où les conventions sociales et nos lâchetés nous font souvent accepter les pires horreurs.

Adeline Dieudonné incarne une femme de 36 ans, mère de deux enfants. Pendant un peu plus d’une heure de digression en narration on va avoir le récit d’un réveillon de Noël aux allures de gentil cauchemar. Entre hypocrisies familiales et volonté de ne pas plomber l’ambiance, il est facile d’être en empathie avec les descriptions car on se souvient tous de soirée où on a mordu sur sa chique, en attendant que ça se passe. On savait qu’on n’aura jamais rien à dire aux autres convives, mais on sait aussi qu’on y retournera certainement l’année prochaine.

Alors pour tenir, notre esprit s’échappe. On pense a un passé où on avait encore la « légendaire et fameuse » innocence des enfants. Les enfants justement, parlons-en. Le personnage en a deux. Elle est séparée de leur père et ça ne change rien, de toute façon ça faisait longtemps qu’ils ne se parlaient plus et qu’il niait l’existence de sa famille pour se réfugier dans son travail et surtout dans WAW (World of Warcraft). Cet ex-compagnon qu’elle a certainement aimé, peut-être même admiré, est un des premiers représentants de l’espèce mâle. Elle se souvient avec stupeur et amusement le jour où le plus sérieusement du monde il lui avait dit qu’elle passait l’aspirateur pour son plaisir, que lui n’avait pas besoin de propreté, qu’il était donc logique ce soit elle qui le fasse.

53243832_804409593243835_8743458344024408064_nAujourd’hui, elle est seule avec ses enfants, seule à s’inquiéter du monde dégueulasse dans lequel ils vont devoir vivre si rien ne change très rapidement. Un monde où les banquiers de la B.C.E. ou du F.M.I. dicteront toujours leurs vieilles lois irresponsables et cruelles à 99% de la population. Elle sait qu’elle doit les élever dans un pays où les chefs (selon son expression) soutiennent des politiques qui laissent crever des humain.e.s dans la Méditerranée ou de faim. Un pays où on se fait croire que l’austérité va relancer la consommation et que ça va nous faire sortir de la crise. En jouant à la fausse naïve, avec un regard pas si amusé que ça, de façon simple et imagée, par exemple par un partage de quiche virtuelle, elle nous dit ses désespoirs devant tant d’inégalités.

Observatrice désabusée qui essaie encore de se battre pour rendre le monde un peu meilleur, elle se trouve tout le temps confrontée à ses peurs et contradictions, et ce sont ces faiblesses qui donnent lieu aux scènes les plus marquantes. On y rit parce qu’on n’a pas le choix, presque comme un système de défense. Quand elle raconte son envie d’étrangler un gosse de 7 ans, coupable de déjà reproduire le pire du schéma du mâle agresseur et oppresseur, on rit tant l’enfant apparaît comme détestable, puis ça nous renvoie à nos propres pulsions de violence.

Le spectacle s’appelle Bonobo Moussaka et nous n’en révélerons pas  les raisons, nous ne spoilerons pas, mais il donne déjà bien à voir la capacité d’Adeline Dieudonné à faire se rencontrer des éléments qui a priori n’ont aucun point commun. Elle a un vrai sens de l’observation toujours un peu en biais pour mieux encore saisir la réalité dans toute sa cruauté. Son sens de la digression et de la métaphore est une force et pourtant l’accumulation donne parfois une impression de trop plein. Jouer avec les images toutes plus parlantes les unes que les autres perd parfois le spectateur, lui donne un sentiment de confusion, et si on retient alors le propos, on oublie par son petit excès la qualité indéniable de l’écriture. Mais il s’agit vraiment d’un détail tant la sensation générale a été d’un sou(rire) intelligent sur notre société.

Laurent Godichaux

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