Camarades, à présent je suis de droite – Juan Pérez Agirregoikoa (2005)

Peut-on, à partir de ce qu’il y a de plus laid, bête et conformiste dans notre société, créer un beau livre irrévérencieux ? Le kitch et le vulgaire peuvent-ils être transcendés ? Et surtout, l’art peut-il être drôle ? Au regard du livre de Juan Pérez Agirregoikoa, la réponse est oui, sans aucun doute.

Artiste, bédéiste et philosophe, Juan Pérez Agirregoikoa est édité aux Éditions Matière, maison créée en 2003, avec une large et audacieuse ligne éditoriale. C’est avec son album caustique et subversif Camarades, à présent je suis de droite que les Éditions Matière et JPA commencent leur collaboration…

Juan Pérez Agirregoikoa est un artiste multiple né à San Sebastian en 1963. Après des études à l’université du Pays Basque en arts plastiques, il rentre aux Beaux-Arts de Paris où il mènera également des études de philosophie à l’université Paris VIII. Depuis 2004, parallèlement à ses multiples expositions, JPA collabore avec les Éditions Matière. Ils publient ensemble cinq livres : Camarades, à présent je suis de droite (2005), Faible passion du réel / Le Théorisme, Méthode de salut public (2006), Concert pour poing levé (2007), Citations pour le président Sarkozy (2009) et Rééducation (2012).jpaCamarades, à présent je suis de droite est une bande dessinée (mais est-ce vraiment le mot ?) sous forme de compilation. C’est un recueil de dessins hétéroclites et d’essais typographiques, entre un journal de bord et un carnet de croquis. Crayons de couleurs, feutres, aquarelles, gouaches et crayons de papier sont autant de médiums employés, comme si JPA photographiait des instants furtifs avec ce qu’il avait sous la main.

Dans cet ouvrage, c’est des médias qu’il s’agit : JPA reprend des portraits d’hommes politiques, de stars de la télé réalité, de célébrités ou d’icônes et les confronte à des phrases, des mots entendus sur les ondes ou lus dans les journaux. Il fonctionne avec ses dessins comme on ferait du collage et le rapport entre le texte et l’image se fait tout seul. Aléatoires ou calculés, les ponts invisibles qu’il créé sont la clé des interrogations que JPA nous pose.

C’est corrosif, critique et parfois même un peu effrayant. On est dans la peinture d’un monde dépourvu de bon sens, cupide, botoxé et hilare. Le rose bonbon mélangé au vert anis nous donne un peu la nausée, mais c’est sûrement l’effet recherché. On rit jaune et on grince des dents parce que la lecture que nous livre Juan Pérez Agirregoikoa n’est pas si éloignée de la réalité…

Mais malgré son goût amer, on reste cramponné à ce livre comme un lundi soir devant TF1… Vraiment ? Non, pas comme ça ! On se pose des questions, on décortique pour une fois. Sous la main de JPA, notre regard change : des liens se tissent, tout parait limpide. Pourtant ce dernier ne fait pas de moral, il n’émet aucun jugement de valeurs. On est dans autre chose que de la revendication politique. Il ne divise pas mais au contraire réunit ses « camarades » et c’est cela qu’il y a de beau dans son travail : la recherche d’une identité collective, d’une définition de ce que pourrait être notre contemporanéité.

En bref, JPA nous offre un livre qui, en marge de toute narration préconçue, s’inspire de notre quotidien et de l’imagerie populaire. Une lecture impertinente que je conseille vivement !

Manon Yerlès

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