Camilla Sparksss au Trefpunt (18/01/2020)

Une heure avant son premier concert gantois (au Trefpunt), nous avons eu l’occasion de papoter un peu avec Barbara Lehnhoff pour qu’elle nous parle de son projet solo électro Camilla Sparksss. On comprend un peu mieux la formule rare d’utiliser des vinyles comme sampler. Hyper cool comme d’habitude, elle nous livre quelques secrets de ses performances à l’engagement total et toujours inventives. Elle annonce aussi que Peter Kernel son groupe rock reviendra vite.

Comment t’es venue l’idée de cette formule platines/claviers ? Je ne connais pas d’autres artistes qui font ça.

B : Pour le premier album en 2012, en live j’utilisais un sampler. Comme je viens du rock, il me manquait le côté physique. Alors j’avais pris une danseuse pour l’aspect performance. J’ai fait toute la tournée du premier album comme ça. À l’écriture du deuxième album, je me suis dit que je ne voulais pas avoir le même set visuel. Je voulais vraiment trouver une solution pour avoir les samples de façon physique sur scène. Alors j’ai été avec une amie promotrice de musique électronique voir en festival comment on pouvait passer cette musique en live. Je ne le comprenais pas encore. Et à l’Atonal Festival à Berlin, à chaque fois je me disais « ce sont de supers artistes », « j’aime bien la musique » mais il me manquait quelque chose. Puis j’ai vu DJ Marcelle. Elle jouait sur quatre platines. C’est plutôt DJ, parce que ce ne sont pas ses samples, mais elle compose quand même puisqu’elle mixe vraiment quatre platines à la fois. Alors je me suis dit que j’allais graver mes samples sur vinyles et utiliser des platines sur scène. J’ai aussi trouvé la façon d’utiliser presque les platines comme des guitares, en mettant des coussins en dessous, ça fait comme un flanger. C’est très physique. Je peux couper le vinyle et les gens voient que le beat est arrêté. Puis je le remets.

Malgré l’absence d’instruments assimilés rock, je trouve que ton électro est encore du rock d’une certaine manière.

B : Oui, ça reste très rock. Les platines deviennent un instrument de rock. Même si je joue dans beaucoup d’endroits plutôt dédiés à la musique électronique. Mais ça fonctionne comme il y a deux platines et un mixeur. Sur des scènes plus rock, ça marche parce que c’est physique.

Sur scène ton énergie est plus brute que sur disque. Comment tu travailles ça ?

B : J’adore être sur scène. Je n’avais jamais pensé ça parce que petite, je n’aimais pas lire devant toute la classe. J’étais très nerveuse. Mais quand j’ai commencé à jouer avec Peter Kernel (NDLR : son autre projet où elle officie comme bassiste/chanteuse), dès le deuxième concert j’ai compris que j’aimais être sur scène. Avec Peter Kernel on a beaucoup tourné. Aris, le guitariste, a toujours souffert d’être trop en tournée et moi à l’inverse je voulais tout le temps être en tournée.

Ton album s’appelle Brutal. Pourquoi ce titre ?

B : En anglais le mot « brutal » est un mot très dur, presque négatif. Mais on l’utilise aussi à l’opposé. Pour dire que c’est impressionnant (awesome). Puis il y a aussi un bar restaurant à Barcelone qui s’appelle Brutal et ils servent le vin naturel le plus explosif du monde.

Il y a eu pas mal de temps (5 ans) entre For You The Wild et Brutal, le deuxième album de Camilla Sparksss. Notamment parce que comme tu l’expliquais tu as beaucoup tourné avec Peter Kernel. Bientôt sort déjà un album de remixes de Brutal. Penses-tu qu’il y aura un tel laps de temps pour un nouvel album ?

B : Non, je ne crois pas. Je voulais déjà faire un nouvel album de Camilla Sparksss deux ans avant. Mais Peter Kernel s’est retrouvé avec la proposition de sortir l’album et faire la tournée avec Their Wicked Orchestra. J’ai donc du mettre Camilla Sparksss un peu de côté. Ce qui est finalement bien. Maintenant c’est le juste moment. Pour la première fois c’est mon projet principal et pas un side project. C’était bien également pour moi et Aris(guitariste de Peter Kernel) de faire une pause. Nous étions en couple depuis douze ans donc quand ça s’est achevé, c’était bien de faire des projets séparés, de prendre du temps. Maintenant, on écrit de nouvelles chansons ensemble pour Peter Kernel. On reviendra certainement l’année prochaine avec un nouvel album. Ça me manque beaucoup de jouer de la basse dans un groupe de rock.

Par rapport à ça, comme tu as été beaucoup en groupe, est-ce que tu trouves le côté solo plus difficile ? As-tu déjà songé à l’apport de musiciens sur scène pour Camilla Sparksss ?

B : Non, c’est juste différent. J’aime bien les deux. J’ai déjà joué avec un batteur. Mais je préfère être seule avec ce projet. J’aime bien les formules à trois basse/batterie/guitare. Les platines et le batteur, ça devient un peu confus sur qui fait quoi. J’aime quand le public est en syntonie, qu’il ne doit pas penser à qui fait quel son. Camilla Sparksss, comme je suis seule sur scène, tout est clair.

Par ailleurs je sais que tu as aussi une activité de réalisatrice. Penses-tu que ça t’influence dans ta pratique de musicienne ?

B : Je ne crois pas. Je suis réalisatrice. Je fais de la musique. Je fais de la cuisine. C’est ma manière de fonctionner, de m’exprimer. Ça transparaît dans tout ce que je fais. Mais je ne pense pas qu’une pratique influe l’autre.

Live report du concert au Trefpunt :

Barbara Lehnhoff, que ce soit avec Peter Kernel ou avec Camilla Sparksss, est certainement une des artistes que j’ai le plus vue sur scène ces dernières années. Je n’ai jamais été déçu. Encore une fois, ce ne sera pas le cas.  Deux mois et demi après un extraordinaire concert au Lac, je suis curieux de voir de quelle façon un même set peut avoir évolué.

Barbara arrive, et comme d’habitude avant de commencer à faire de la musique, elle se déchausse. Ce n’est pas anecdotique. Comme dit dans l’interview, pour elle la musique est une expérience physique. Elle a certainement besoin de ressentir le sol.

Le public est dissipé, pas toujours attentif. Alors encore plus que d’habitude, elle donne tout. Elle est possédée par sa musique.  « So What » est crié, elle monte le son. Affirmation que l’amour peut tuer plus d’une fois (« I died once, I can die twice« ). Elle hurle qu’elle veut encore vivre. Elle vit pour la scène. C’est une évidence.

Le tubesque « Womanized » est chanté avec une énergie presque déchirante sur ces beats martiaux et efficaces et cette ligne de basse complètement démentielle. Elle interpelle le public pour une petite séance de questions réponses. Entre des propositions indécentes et une invitation à commenter la politique de Trudeau (elle est canadienne), elle comprend que ce n’est pas le bon soir pour ça. Alors elle retourne sur la valeur sûre, sa musique.

C’est déviant, rien n’est jamais attendu. Même si les samples sont la matière première, les rajouts aux claviers dérivent à chaque fois le chemin. Aucun morceau ne se ressemble et pourtant par la voix et la personnalité de Barbara tout reste parfaitement cohérent. Alors que l’album est une claque sombre, l’espoir se montre plus sur scène. La création des chansons est une entreprise solitaire, les jouer en public doit être une expérience collective, tel semble le credo de la canadienne de naissance, suissesse d’adoption.

« Are you OK? » , tribal, orientalisant et punk à la fois est une tuerie. Les kicks font bouger comme de l’électro de clubbeur, la mélodie donne envie de faire des chorégraphies bollywoodiennes. Quelques personnes des premiers rangs comprennent enfin le moment rare qu’elles vivent. Mais derrière règne toujours la même incompréhensible froideur. Je m’abstrais de ces gens qui ne méritent pas tant de générosité et de talent.

Le concert touche à sa fin. Et elle joue « Sorry ». Cette chanson qui dit que rien n’est éternel, que c’est dramatique mais qu’on n’a pas le choix, qu’il faut continuer à hurler, à hurler même doucement est déchirante. À chaque fois. Ce soir, c’est encore le cas. Une douleur, une rage est présente. Mais aussi de la tendresse. Tout se mélange.

Le rappel violent, brutal, est sans concession. Comme s’il fallait évacuer une frustration. Frustration de cet album qui est aussi celui d’une rupture amoureuse. Mais également le fait d’avoir certainement ressenti que pour une fois la communion avec le public n’était pas totale.

Fripouille