Camille au Théâtre National, pour le Festival des Libertés (25/10/2017)

camille 3Ceux qui suivent avec ferveur mes critiques musicales s’en doutent : Camille est autant un OVNI dans mon champ de critiques que dans celui de la chanson française, comme aiment à le rappeler les music-reviewers les plus sagaces; dans l’idée que c’est la variété française qui, peut-être, en présente autant (de variété) que le continent austral, dans le brouillard.

Avec le recul, je ne sais plus trop pourquoi j’ai accepté de couvrir ce concert. Remplacer une collègue indisponible au pied levé ? Sortir de ma zone de confort ? Trouver un terrain d’entente avec ma collègue férue de chanson française ? Sur ce dernier point, c’est raté. À peine lui ai-je annoncé fièrement ma venue à la prestation de la Parisienne que j’eus droit à une charge cinglante digne de la page culture du Figaro :

« Alors, comment rater ses vacances ? C’est bien simple : il suffit d’écouter quotidiennement durant les mois de juillet et août le nouveau disque de la chanteuse Camille, celle qui fait plein de bruits de bouche, refuse de porter des chaussures pour mieux ressentir les forces telluriques dans sa voûte plantaire et qui danse à la manière de certains patients dans les hôpitaux psychiatriques. »

Il faut vraiment écrire dans un journal de droite pour être aussi méprisant en utilisant des arguments aussi pauvres, sans même prendre la peine de chercher une once de style. Navrant. Et pardon à ma collègue Clémentine (nom d’emprunt et de fruit) pour ce rapprochement idéologique douteux. Il faut croire qu’ils sont restés bloqués sur le fil de 2005, quand la jeune Camille se perdait loin dans ses délires onomatopéiques, certes créatifs et talentueux, mais peut-être pas accessibles pour les tympans  élevés à grandes doses de Patricia Kaas et autres Axelle Red.

Camille 1

Photo de son concert au printemps de Bourges (mais c’était visuellement sensiblement pareil)

Aujourd’hui, preuve qu’elle n’a pas besoin de se positionner comme éternelle avant-gardiste pour démontrer qu’elle continue à sculpter sa patte stylistique, Camille fait de la chanson. Pas de la soupe Radio Contact-friendly et Staracompatible. Non ! De la bête chanson mais de la belle chanson, avec des tripes, du cœur, et surtout de la voix. Son nouveau disque, Ouï, le premier en six ans depuis Ilo Veyou, ne cherche pas le concept, mais bien l’émotion, avec onze titres traversés par une force rythmique presque viscérale et une sensibilité vocale rare. Camille utilise toujours tout ce qui lui passe sous la main pour en faire de la musique : cordes vocales, percussions, quelques claviers synthétiques, et surtout les mots de la langue française (dix titres francophones pour un anglophone) qu’elle manie avec beaucoup de poésie – en tout cas comparativement à la concurrence, ce qui n’est pas un exploit.

Cela fait quelques années que les concerts proposés au Festival des Libertés ne m’intéressent plus trop. À l’instar des débats-conférences-projections, on a l’impression que cela tourne un peu en rond. On sait ce qu’on va y écouter, on sait qui on va rencontrer, on sait ce que l’on va en penser en rentrant chez nous. C’en devient presque malaisant, lorsque, avant le début du show, est diffusé le traditionnel film façon « super teaser hollywoodien DES LIBERTÉS » pendant lequel défile un pot-pourri d’images de rebellions, de manifestations, et de répression aux quatre coins du monde, avec montage rythmé et phrases-bateau à gogo. Applaudissements (et moue pour le moins dubitative de ma part).

Camille 2

Place à l’artiste donc, et… Ah, non. Il y a encore une petite présentation de la chanteuse. On y dit entre autres que Camille est « subversive » (mouof) et « libre », qu’elle est donc « ici chez elle. » Là-dessus, on est d’accord : sa place est bien sur la scène du Théâtre National et non au Barlok. Commence donc un concert où la mise en scène a été effectivement travaillée façon performance pluri-artistique. Dévoilement au sens premier de la chanteuse, de ses musiciens et de leurs instruments au fur et à mesure d’une introduction a capella ponctuée par une lente percussion sourde. C’est à la fois sophistiqué et épuré : deux percussionnistes qui s’affairent sur leurs tambours, trois choristes et un claviériste qui alterne entre un délicieux Moog et un grand piano. Ce sont donc les nouveaux titres qui sont privilégiés, surtout durant la première partie, sans que les plus anciens ne soient laissés au placard. Ces derniers sont d’ailleurs brillamment revisités à la sauce Ouï.

Complètement assommé par six heures de jetlag, et malgré mes aprioris circonspects, je suis cependant instantanément séduit par le spectacle qui se déroule devant moi. Non, Camille n’en fait pas des tonnes. Elle fait ce qu’elle aime, de la manière qui lui plait, et ça fonctionne bien. Je suis surtout impressionné par le travail sonore. C’est riche sans être surchargé, c’est nuancé et équilibré, et c’est surtout d’une qualité vocale rarement appréciée. L’alternance entre titres calmes et survoltés, moments ludiques et d’autres plus graves, embarque les spectateurs dans un voyage sensoriel qui passe par toutes les tonalités du bleu. Elle se joint au chœur sur « My man is married but not to me », se met au piano sur « Pâle septembre », fait danser des spectateurs sur scène avec « Les loups », joue du tambour durant (le beau à pleurer) « Seeds » et se roule par terre en reprenant « Too drunk to fuck » des Dead Kennedys. Un show bien ficelé, indéniablement sincère et entier. C’est avec une moue, déconvenue cette fois-ci, que j’ai dû me résigner à partir avant la fin, après une heure et demi de concert, pour ne pas m’écrouler d’épuisement.

Rappelez-moi d’aller plus souvent à des concerts dont je n’attends rien du tout.

Maxime V.

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