Cat Power à l’Ancienne Belgique (26/10/2018)

catpowerab_300x666En un peu plus de vingt ans, Cat Power a acquis un statut d’icône malgré elle. Entre albums magnifiques et/ou foutraques, vaines tentatives de croire au bonheur, rien n’a jamais semblé simple pour Chan. Ce fût le cas une fois de plus ce vendredi à l’Ancienne Belgique.

Depuis Moon Pix en 1996, j’écoute avec ferveur chaque disque de Cat Power. Même quand ils sont ratés, qu’une grandiloquence inutile et gênante est là comme pour rattraper une faiblesse de l’ensemble, à chaque fois il y a un moment de grâce où je suis touché au cœur bien plus qu’au cerveau. Et pourtant, par crainte d’être déçu de la transposition live de la magie, parce que ça ne pouvait se faire comme un éternel acte manqué, parce que je craignais le moment comme un rendez-vous amoureux dont on craint encore plus la réussite que l’échec, je n’avais jamais vu Cat Power sur scène. Aussi parce que j’avais eu l’écho de tellement de prestations désastreuses. Ce qui ne m’arrive plus jamais depuis l’adolescence, j’y pensais avec une certaine fébrilité angoissée depuis plusieurs jours. Je voulais tomber amoureux.

Je ne parlerais que peu de Stephanie Goodman. Je n’ai pas grand chose à en dire, si ce n’est qu’elle a assumé une première partie en toute honnêteté, même si ses chansons country/pop/folk ne sont pas arrivées à me toucher. C’est cruel, mais c’est comme ça, je n’étais pas là pour elle.

À 21h05, presque ponctuelle, Chan fait son apparition, cigarette à la main. Elle a changé avec les années; la vie ne lui a pas toujours fait de cadeau, mais la voix, malgré une nervosité déjà bien visible, mélange unique de fièvre, de douleur, de rudesse mais aussi de douceur et de mélancolie, est toujours là, majestueuse. Le groupe derrière elle, fort derrière, est à sa place, et assure  avec discrétion et rigueur la mise en valeur des chansons de Chan.

Elle semble heureuse d’être là. Elle sourit même. On ne prête pas trop attention aux crispations du visages, aux mains qui frottent nerveusement la robe noire. Je suis sous le charme, je me répète déjà « quelle voix, bordel, quelle voix !« .

Mais après une dizaine de minutes, ça se complique. Elle n’est pas satisfaite de ses retours, de ses voix qu’elle n’entend pas assez fort à son goût. Je dis bien « ses » voix, puisque deux micros sont mis côte à côte pour lui permettre de se doubler elle-même par une voix légèrement auto-tunée. Obsessivement, nerveusement, par des gestes souvent incompréhensibles, elle va régulièrement se tourner vers l’ingé son retour, mais jamais ils ne parviendront à communiquer. Du côté public, on est dubitatif, le son est parfait. Rapidement on comprend que le problème est certainement insoluble, qu’il n’est pas uniquement technique, qu’elle a ce besoin maladif de trouver ce qui ne va pas.

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Pourtant elle continue, entre deux remontrances à l’équipe, à enchaîner les chansons et à me faire fondre par l’émotion qu’elle dégage à chaque fois. Mécontente des micros déjà changés, elle en balance un par terre, chante à coté d’un autre, met ses mains en porte-voix pour enfin trouver le son qu’elle ressent, qu’elle voudrait.

Ça menace de sombrer dans le chaos, dont on la sait coutumière, mais à chaque fois, comme par miracle, elle se raccroche, elle se retrouve dans la seule chose qui lui permet de ne pas se perdre : sa musique.

Après trois quarts d’heure, elle se livre à nous sans fard, comme toujours. Elle nous dit que c’est difficile, que tout le monde fait pour son mieux, qu’elle va rester positive, va continuer pour nous, avec nous, qu’on est tous dans le même bateau. Justement, ça pourrait être bateau, mais il y a tellement de sincérité dans sa voix, dans ses mots, qu’on conchie le cynisme.

Et on souffre avec elle, parfois on rit avec elle, jamais d’elle; on est avec elle. Oui, parfois, elle semble loin, marmonne silencieusement pendant les parties musicales des morceaux, les reprend précipitamment en cours, improvise des paroles, emprunte des bribes de texte de chansons de collègues sur ses propres mélodies, mais étrangement ça reste gracieux, ça continue à être cohérent. Les chansons sont toujours habitées, l’émotion est encore au rendez-vous.

Quand elle fait une digression, on comprend tous les mots; on n’en perçoit pas toujours le sens mais on en ressent l’essence. Rarement il m’a été donné de voir tant de force dans la fragilité, de générosité aussi. Elle donne tellement, elle se livre toute entière, avec toutes ses imperfections, ses doutes et ses colères. Et pourtant elle voudrait partager encore plus.

Une version épurée et déchirante de « Good Woman » nous rapproche encore un peu plus de la fin du concert; elle veut rester. Elle nous parle encore. Cyborg, piscine, qualité sonore de la salle, elle nous prend témoin de sa détresse, compare l’AB avec « a cemetry of songs of souls« . On n’a pas bien compris quel mot était utilisé, mais ça revient au même dans son cas. Elle nous remercie de notre patience, et seule avec son guitariste, sans jouer au faux rappel, parfois sans ces micros qui l’ont tant déçue ce soir, nous dit au revoir avec une dernière chanson aux forts relents improvisés. Elle quitte la scène, je reste comme beaucoup d’autres à encore espérer un rappel, mais les lumières se rallument. J’essaie avec l’amie m’accompagnant de parler, mais notre vocabulaire atteint rapidement ses limites pour évoquer l’étrange fascination qui nous a tenu pendant 1h35.

Parfois, écrire un article est compliqué tellement ce qui a été vécu, une fois raconté, sera diminué, affadi, affecté.

Fripouille aka Laurent Godichaux

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