Chien de Samuel Benchetrit (2018)

chien_300x666Quand Jacques Blanchot (Vincent Macaigne) accepte d’être mis à la porte de chez lui parce que sa femme (Vanessa Paradis) est médicalement allergique à sa présence, on sent qu’il va plutôt se situer dans la catégorie des anti-héros. Par une parfaite éponymie, Chien va narrer comment un homme trop ordinaire, trop passif peut devenir un gentil toutou (enfin peut-être pas jusqu’au bout).

Jacques erre et échoue dans un hôtel aussi froid et impersonnel que le seront la majorité des décors du film. On sent que la vexation qu’il vient de subir n’est que la dernière d’une longue suite. Il n’a pas la force, encore moins l’envie de se rebeller. Il semble étranger au monde, incapable d’encore s’intéresser à sa propre vie. Alors il va dans une animalerie acheter un chien qui pourrait lui faire peut-être un peu de compagnie. Complètement soumis déjà au patron Max (Bouli Lanners), il accepte le package complet qui comprend aussi le dressage de la bête (une sorte de mini-chien de mémère; je suis nul en race de clebs, je ne vais même pas essayer). Mais, malheur… sur le trajet de retour le chien se fait écraser (je ne spoile pas, ça se passe dans le premier quart d’heure).

Le soir même Jacques se sent chien. Rien ne l’y pousse encore vraiment, il a accepté sa transformation avant même qu’elle n’ait lieu. Quand il retourne au magasin pour essayer de rendre le matériel canin, c’est déjà trop tard, il a déjà accepté de céder. Et quand pour ne pas tout perdre il décide, sans chien, de quand même se rendre aux leçons de dressage, il est déjà entièrement prêt à accepter la domination de Max.

chien_850x300Le film de Benchetrit pose l’essentielle question de l’animalité constituante de l’humain. Jusqu’où un homme traité « comme un chien » peut accepter d’être avili, déshumanisé. Si on accepte les préétablis de la fiction, on souffre de la déchéance du personnage, on a envie de lui hurler d’enfin se rebeller. Mais nos réactions de rejet de son manque de combativité viennent aussi parce qu’il est humain, tellement humain dans ses fragilités, dans ses renoncements. On rit parfois, mais ce n’est pas un rire heureux, c’est un rire pour ne pas crier, pour ne pas pleurer, parce qu’on a peur de ce qu’on voit. Macaigne porte entièrement le film, il est certainement le seul acteur français qu’on pouvait imaginer dans un rôle aussi dérangeant, aussi agaçant. Paradoxalement, il faut admettre d’être horripilé pour pouvoir accepter de suivre les personnages (Jacques et Max sont les facettes d’une même pièce) jusqu’au bout de leur folie, de leur dépression de leur désamour de l’humanité, de la société.

La fin du film, que je ne révélerai évidemment pas, est une des plus tristes et plus belles qu’il m’ait été donné de voir (Jacques Brel pourrait être un indice pour les plus perspicaces). Benchetrit réussit son pari parce qu’il n’a pas peur de son sujet. Il ose l’extrême, il prend le risque de perdre des spectateurs en cours de route. Et si je voulais me prendre pour madame Irma, je prédirais que le film n’aura peut-être pas un énorme succès en salles mais risque d’acquérir assez rapidement un statut de film culte.

Fripouille

Chien de Samuel Benchetrit avec Vincent Macaigne, Bouli Lanners, Vanessa Paradis. En salles dès le 2 mai.

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