Continuer de Joachim Lafosse (2019)

50938157_355455591943000_7055072709595627520_nUn nouveau film de Joachim Lafosse est toujours un événement. Continuer, réunissant Virginie Efira et Kacey Mottet-Klein dans un road movie hippique et épique, ne déroge pas à la règle. À travers les paysages sauvages et inexplorés des montagnes kirghizes, une mère va tenter de renouer un contact depuis longtemps perdu avec son fils. Jamais le cinéma de Lafosse n’avait été aussi ouvert, tendant vers un optimisme jamais béat.

D’abord le mystère. Sybille (Virginie Efira), la quarantaine, et Samuel (Kacey Mottet-Klein), finissant son adolescence, sont à cheval. On ne sait rien de leurs relations, on ne sait pas où on est. Il faut quelques minutes pour comprendre qu’elle est la mère, qu’il est le fils. C’est elle qui a décidé de l’improbable voyage. On ne connait pas les raisons. Samuel est revêche, il ne parait pas vouloir entamer (plus que recommencer) une relation mère-fils. Il veut la faire souffrir, lui faire ressentir qu’il ne pardonne pas le manque qu’elle a laissé dans sa vie.

Les chevaux seuls le sortent de sa dureté, de ses rejets, de son mal-être. Il crie, s’emporte, on est au-delà de la classique crise d’adolescence. Par allusions discrètes, on sent que quelque chose de grave s’est passé, que ça relève certainement même de la justice. Alors Sybille a tout revendu et imaginer ce voyage aux confins d’un monde comme dernière chance pour son fils. Elle sait que ce ne sera pas facile, qu’elle va d’abord devoir acquérir sa confiance, qu’elle va devoir admettre les reproches.

Seuls confrontés à la rudesse des conditions de voyage, de l’environnement, des rares autochtones croisés, ils n’ont pas le choix de se rapprocher. Sybille gagne du terrain, Samuel accepte peu à peu une complicité. Le spectateur s’aperçoit qu’elle est aussi paumée que lui, leurs faiblesses ne peuvent plus se cacher, ils se protègent mutuellement. Il n’est pas certain qu’elle soit plus forte que lui, mieux armée pour s’intégrer à la société.

50913117_1036759689855824_9029937193858105344_nLa famille dysfonctionnelle est une des obsessions du cinéaste bruxellois. Depuis ses débuts, il filme les tensions, quand tout dérape. Jusqu’à présent, cette cellule était vue comme un espace fermé, claustrophobe jusqu’au malaise dont il était presque impossible de s’échapper indemne. Pour la première fois, il laisse une chance à l’amour de triompher.

Les engueulades, les rancœurs une fois de plus sont au centre du cinéma de Lafosse. On se crie dessus, on s’enfuit, on se rattrape, on est mal. Mais alors que souvent dans son œuvre antérieure le pessimisme, la défaite des êtres paraissait inéluctables, programmés, ici, petit à petit, on se dit qu’il leur sera possible de sortir de la crise. À l’image des paysages grandioses, ouverts vers un autre ailleurs, Continuer donne à voir une facette neuve moins rugueuse et plus heureuse du travail de Lafosse.

Quand enfin ils arrivent à destination, il est évident qu’il restera des difficultés dans leur futur. Une fête quasi dionysiaque servira de révélateur à un avenir entre ce qu’ils sont maintenant, deux adultes qui devront enfin trouver un modus vivendi pour fonctionner ensemble, pour s’aimer. Mais peut-être le plus dur est passé, ils ont compris que malgré tout ils pourront compter l’un sur l’autre. C’est d’ailleurs la conclusion du film : quoi qu’il arrive, il faut continuer à aller vers l’autre. Naturellement, en 2019, en assistant à un certain repli sur soi de nos systèmes politiques, on se dit qu’il y a potentiellement un message qui dépasse même le cadre du film, du microcosme.

Autres sorties de la semaine en bref :

Donbass, film ukrainien narrant la guerre dans le Donbass. Narration hybride et éclatée. Inspiré semble-t-il par des vidéos YouTube, la confusion souvent propre aux conflits est omniprésente. Si vous êtes spécialiste de la question et que vous voyez le film, il serait fort aimable de me contacter pour m’expliquer les très nombreuses séquences incomprises. Comme en plus je trouve l’esthétique misérabiliste forcée, j’ai vraiment eu du mal.

Green Book retrace la naissance d’une amitié entre un pianiste noir de renom et son chauffeur blanc. Racisme et classes sont surmontés avec une facilité déconcertante au nom de la rencontre entre humains. C’est bien joué, et c’est bien réalisé par Peter Farelly – oui, oui, celui qui faisait avec son frère des potacheries sympathiques comme Dumb and Dumber ou Mary à tout prix. C’est efficace et ça peut certainement pas faire grand mal. Cinématographiquement l’apport est négligeable, mais là n’est pas la question nous dira-t-on.

Laurent Godichaux

Continuer de Joachim Lafosse avec Virginie Efira et Kacey Mottet-Klein, en salles dès maintenant.

Donbass de Sergei Loznitsa avec Tamara Yatsenko, Lioudmila Somorodina.

Green Book de Peter Farelly avec Viggo Mortensen et Mahershala Ali.

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