De l’insulte… aux femmes par Laurence Rosier (2018)

delinsulteauxfemmes_300x666L’insulte fait partie du patrimoine langagier de la plupart d’entre nous. La langue française est riche et inventive dans le domaine. Insulter peut être un exécutoire à la colère, aux ressentiments, voire même une façon de s’amuser. Laurence Rosier, professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique à l’ULB, décortique dans un petit ouvrage de vulgarisation scientifique de quelle façon, marqueur supplémentaire du patriarcat, les femmes ont été et sont toujours la cible privilégiée des insultes. Forte de son engagement féministe et de sa méthodologie professionnelle, elle montre combien ce n’est pas innocent et les conséquences que cela peut avoir sur la construction de notre pensée.

Le corpus utilisé par Laurence Rosier emprunte à la fois à la culture pop, à la culture classique mais aussi à l’actualité. On passe d’un paragraphe à l’autre, d’un chapitre à l’autre de Taubira à Nabilla, de Marie-Antoinette aux poissardes de la Révolution. Cette ouverture d’esprit, ce large panel des cas étudiés, fait incontestablement partie des qualités De l’insulte… aux femmes.

Naturellement, les hommes se font aussi insulter mais l’occurrence d’injures dues à leur sexe et/ou à leur sexualité est beaucoup moins élevée. Les exemples des politiciennes renvoyées à leur genre dès qu’elles ont l’outrecuidance d’occuper le pouvoir, de « prendre » la place d’un homme sont parmi les plus frappants d’ailleurs. Que l’on soit considérée comme vulgaire telle Nadine Morano et on est traitée de poissarde, de poissonnière (ce qui est bien plus que le féminin de poissonnier) ou que l’on soit au contraire vue comme trop aristocratique, pas assez proche du peuple comme Nathalie Kosciusko-Morizet et on sera comparée à une Marie-Antoinette avec toute la charge péjorative de manque de conscience des réalités que cela a dans l’histoire de France.

Cette notion d’espace qui ne peut être occupé légitimement que par l’homme est souvent un élément charnière de l’insulte faite aux femmes. Laurence Rosier, à travers son corpus, montre que même si certaines accèdent à d’importants poste de pouvoir, les femmes seront encore trop régulièrement réduites à leurs utérus. Quand Laurette Onkelinx s’emporte à la tribune du parlement elle sera immédiatement qualifiée d’hystérique. Il est évident que dans les mêmes circonstances un homme aurait été colérique au pire, passionné encore plus souvent.

laurencerosier_850x300La littérature est aussi un lieu traditionnellement dévolu à l’homme. Si les femmes écrivaines existent depuis longtemps il n’est manifestement pas encore évident d’accepter pour certain.e.s que leur place y est légitime. L’exemple de George Sand, même s’il peut sembler daté, est révélateur à cet égard. Les insultes qui lui sont adressées sont d’une violence inimaginable; on lui rappelle sans cesse sa condition de mère, comme une incompatibilité majeure à être une auteure sérieuse. On est à nouveau dans le cas de la femme qui a eu l’audace folle de ne pas rester uniquement à l’endroit que la société lui avait assigné.

Le terme « pisseuse », qui peut dégager une forme de tendresse vacharde quand il est chanté par Gainsbourg (« Five Easy Pisseuses »), est un point de départ à l’étude mais aussi un fil rouge ponctuant chacun des chapitres de l’ouvrage. Choix logique parce qu’il s’agit de l’insulte genrée originelle. La femme n’est même pas encore née qu’elle est déjà renvoyée à son sexe, à sa condition de pisseuse. Une fois de plus le masculin, bien moins usité, n’a surtout pas le même sens péjoratif.

De l’insulte… aux femmes est un parfait bouquin pour qui s’intéresse au langage et est convaincu que les mots peuvent être à la fois cause et conséquence de discrimination, de rapport de force. Et même si la forme est scientifique, le style accessible et les exemples choisis rendent la lecture aisée.

Fripouille

De l’insulte… aux femmes par Laurence Rosier chez 180° Éditions