Deux soirs au Brussels Summer Festival 2019

phpMDFBL0Un festival comme le BSF est toujours l’occasion de faire un constat sur l’état de la musique populaire grand public, de comprendre ce qui fonctionne en dehors des niches underground. Parfois c’est rassurant, parfois c’est flippant, mais la pop culture dit toujours quelque chose de l’état du monde. Retour sur deux soirées d’analyse sociologique et musicale.

Depuis une vingtaine d’années, Eiffel a souvent été comparé à Noir Désir. Hormis les quelques collaborations entre les membres des deux groupes, à l’écoute des compositions et de la voix de Romain Humeau, la filiation est évidente. Mais alors que le groupe bordelais, par la faute d’une certaine prétention, d’un flagrant manque d’humour et de simplicité ne m’a jamais réellement touché, je me surprends à préférer la copie, pas pâle du tout. Et ce qui était plutôt une présence de curiosité devient au final un moment plutôt sympatoche.

Je remonte tranquillement vers la place des palais, intrigué par l’overpowerpop de la suédoise Tove Lo. Si musicalement il s’agit simplement de bonne vieille eurodance sauce 2019, la compatriote de Greta Thunberg dégage quand même un truc que je ne saurais définir qui la rend originale. Puis, je trouve, elle a inventé la fusion bimbo butch et c’est par là qu’elle est peut-être plus avant-gardiste que sa musique ne le laissait présager.

La redéfinition des frontières du genre est le slogan, la marque de fabrique de Christine and the Queens depuis ses débuts et c’est donc bien plus cohérent que prévu de la voir succéder à Tove Lo. Immédiatement du gros son, des danseurs survitaminés, des feux d’artifice à même la scène. L’idée est d’en mettre plein la vue, les choses sont clairement annoncées. Pendant 20 minutes, on est estomaqués, comme si on assistait à un show de Kamel Ouali période Star Ac’. Puis assez vite on s’ennuie. Tout est toujours aussi précis, aussi millimétré – les images sur grand écran le confirment – et pourtant il manque quelque chose. Voilà, on a trouvé : ce sont de bonnes chansons qui font défaut, un peu plus de musique derrière les tonnes d’effets visuels. Et au final, une heure de show me paraît long, très long.

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Christine and the Queens – © Douglas McWall

Le lendemain, je rate le tout début du concert de Pomme et vite je m’en mords les oreilles (ce qui, vous conviendrez, n’a rien d’évident). Si l’album, malgré quelques qualités mélodiques, ne m’avait pas vraiment laissé un souvenir impérissable, essentiellement par la faute d’une prod trop lisse, trop variété, il en va tout autrement de la prestation scénique de la jeune française. Une voix qui rappelle parfois celle d’Alela Diane, une présence à la fois douce et autoritaire, des interventions plutôt drôles, et surtout une musique qui révèle une vraie richesse et modernité derrière une apparente simplicité un peu vieillotte me charment entièrement. En patientant pour le concert suivant, je lis quelques interviews de Pomme et je comprends que l’album, ayant été écrit il y a deux ans, n’est naturellement plus celui de l’artiste et de la femme qu’elle est devenue aujourd’hui. C’est donc avec une vraie impatience que j’attends maintenant la sortie d’un deuxième disque.

A contrario, les disques de Grand Blanc m’étaient apparus comme étant plutôt de bonne qualité dans le paysage de la pop à la française, et là, sur scène, c’est la catastrophe intersidérale. Le groupe electro-pop parisien originaire de Metz apparaît tout à coup d’une insondable vacuité prétentieuse. Tout n’est que pose, attitude, au service d’un son brouillon qui met au supplice mes ouïes qui en ont pourtant déjà entendu bien d’autres. Après leur avoir accordé vingt très longues minutes, je fuis le plus loin possible de cette bouillie sonore.

Quand il y a une quinzaine d’années est apparu Stuck in the Sound, toutes guitares dehors, musique qui rollait autant qu’elle rockait, on a eu l’impression de tenir les Franz Ferdinand frenchies. Puis je les ai oublié et j’ai été presque surpris d’apprendre qu’ils existaient toujours, qu’ils faisaient encore des disques, qu’ils continuaient à tourner. Et voilà, ça reste assez efficace, ça remue toujours pas mal, mais ça apparaît déjà aussi assez daté, appartenant à une époque pas si lointaine où ils ont laissé passer leur chance.

Booba ! Le Duc de Boulogne est présenté par les organisateurs eux-mêmes comme étant clivant, on a renforcé la sécurité comme pour se faire un peu peur, comme si le hip-hop était encore dangereux. Pour ma part, si les prods m’ont régulièrement semblé pas mal, le flow du natif du 92 m’a toujours un peu éloigné de ses disques. Puis trop d’éloges du bif, du biz, du machisme achevait de ne pas me le rendre très attirant. Mais j’étais quand même très curieux d’aller le voir sur scène, ne lui reniant pas du tout son statut de poids lourd du hip-hop français. Et autant l’annoncer tout de suite, je n’ai pas été déçu. Beats super efficaces, instrus qui voyagent entre cloud rap et afro trap, musicalement c’est quand même bien plus riche que la caricature médiatique qu’il se complaît trop à jouer. Puis, étonnamment, le flow, la voix me semblent bien plus agréables débarrassés de bien des scories et tics de studio.

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Booba

Dans la première partie du public, ça danse, ça pogote dans une ambiance inclusive et bon enfant. Booba blague, taquine ses meilleurs ennemis, invite ses complices de labels pour de nombreux feats. Et tout le monde, lui y compris, a au final l’air de prendre du bon temps. Si les attitudes de caillera sont présentes parfois il n’a pas l’air plus méchant qu’un petit ourson au fond. Une vraie présence qui en impose est encore renforcée par des projections à la fois très belles esthétiquement et non dénuées de sens. Au final, pendant 1h20, j’en arrive à remiser au placard tous mes préjugés sur le mec.

Il est minuit, je quitte les lieux, j’essaie de faire la synthèse de ce que j’ai vu ces deux soirées. D’abord, comme partout sur les lieux festifs cette année, l’écologie par les actes gagne du terrain. Nombre d’artistes ont des gourdes plutôt que des bouteilles en plastique, le site du festival est moins ravagé par les déchets qu’il y a quelques années, et si ça peut sembler symbolique, c’est quand même plutôt agréable à constater. Ensuite, il y a le féminisme par le discours et les actes. Une affiche assez paritaire (je n’ai pas fait les comptes), des artistes qui disent sur scène leur volonté d’égalité et soulignent que les festivals doivent être des safe space pour les femmes également, des affiches qui rappellent aux mecs (not all men, je sais) qu’il est grand temps de se remettre en question et d’arrêter de harceler, abuser,… sont aussi des marqueurs d’une époque. Et que ça se passe dans un festival aussi peu politisé, aussi grand public que le BSF a quelques chose de rassurant.

Puis, au niveau artistique, electro, hip-hop, rock, pop, chanson française, peuvent maintenant se côtoyer et redéfinir par là ce qu’est la variété dans un sens finalement moins péjoratif. Et comme je n’ai jamais pu déterminer quel genre je préférais ça me fait finalement me sentir assez bien dans un certain zeitgeist.

Fripouille

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