Dix jours de Brussels International Film Festival (BRIFF)

briff2019_300x666Un festival de l’ampleur du Brussels International Film Festival est une sorte de marathon qui laisse celui qui essaie de ne pas sauter d’étapes exsangue, exténué. Alors quand vient le moment d’en écrire le compte rendu, il faut faire le tri dans ce qui a été vu, être méthodique, pour que le lecteur ne soit pas noyé au beau milieu d’un océan de Chimay.

Compétition internationale (tout a été vu)

Au palmarès :

Di Jiu Tian Chang de Wang Xiaoshuai : Liun et Yaojun ont perdu un enfant. Ce n’est pas un spoiler, le récit fragmenté l’annonce assez rapidement. Pendant 30 ans ils vont essayer de se reconstruire en filigrane d’une société chinoise qui change bien plus qu’elle n’évolue. Xiaoshuai livre une très belle réflexion au scalpel sur le couple, sur les amitiés et ce que la vie fait et défait. Grand Prix mérité.

Ray and Liz de Richard Billingham : Le réalisateur nous inflige ses souvenirs d’enfance et un portrait misérabiliste de ses parents. Ceux-ci ont l’air d’être de parfaits crétins qui hurlent, boivent et ont des goûts de chiotte en matière de papier peints. Tout y est surjoué, surligné au gros stabilo brunâtre. Ça ressemble à du très mauvais Ken Loach, ce qui est terrible. Ça gagne aussi le prix du prix du jury.

Shooting the Mafia de Kim Longinotto : Documentaire on ne peut plus classique consacré à la vie passionnante de la photographe Letizia Battaglia qui a combattu sa vie durant la mafia sicilienne. C’est très didactique, plan, plan et n’apporte rien à l’art cinématographique mais ça a apparemment plu au public qui lui a accordé son prix.

It Must be Heaven de Elia Suleiman : Le réalisateur qui se met lui-même en scène en observateur mutique explore le monde occidental par des vignettes qui se partagent entre humour et poésie. Comme toujours pour ce type de projet on décroche et raccroche alternativement selon la sensibilité aux différentes parties du patchwork. Pourtant, une unité se dégage, un constat gentiment désabusé sur nos pays qui ne semblent pas vouloir sortir d’un regard exotique sur une Palestine que l’on veut toute aussi exotique ou au moins ravagée. Et tout ça permet de gagner le prix BE TV.

Pas au palmarès mais néanmoins remarquable :

Zombi Child de Bertrand Bonello : Oser insérer un cours d’histoire interrogeant ce que la France a fait de sa révolution dans un mash-up époustouflant de teen movie et de film de zombi originel est le premier pari réussi de Bonello. Même situé dans un pensionnat dédié aux enfants de titulaires de la légion d’honneur et qu’on aurait pensé être d’un autre temps, le réalisateur français parvient néanmoins à signer un film éminemment contemporain.

brifff2019_850x300Deslembro de Flavia Castro n’est pas au palmarès mais est mon véritable coup de coeur. Quand Joana, 15 ans, doit accompagner sa mère et son beau-père dans leur retour d’exil au Brésil, elle le vit comme un drame, un déchirement. Paris est sa ville, ses amis y sont. C’est là aussi qu’elle peut aller en pèlerinage sur la tombe de Jim Morrison, son idole. Pourtant, parce qu’elle n’a pas le choix, parce qu’elle est à un âge où il est possible de tout recommencer, elle va se découvrir plus proche de ses origines qu’elle ne le pensait. Et c’est ce territoire neuf  que l’on peut mettre en parallèle avec la jeune femme qu’elle est occupée à devenir et qui va lui permettre de grandir. Révélation intense de Jeanne Boudier qui par un jeu solaire et brutal à la fois nous émeut à chaque fois jusqu’à une dernière scène magistrale que je ne vous spoilerai évidemment pas.

Director’s week (Animus Animalis et Koko-di Koko-da pas vus)

Palmarès :

Animus Animalis de Aiste Zegulyt : Grand Prix qui n’a pas été vu par nos soins.

Light as Feathers de Rosanne Pel : Documentaire recréé (les protagonistes y rejouent leur propre passé) sur une période de trois ans, le film néérlando-polonais prend l’audacieux parti-pris de s’intéresser à une agression sexuelle du point de vue presque exclusif de l’agresseur. On ressent souvent un malaise à voir le jeune Erik, touchant, empli d’humanité et de failles. On est confronté à l’évidence que le mal n’est pas toujours commis par le pire des monstres. On se demande si on veut vraiment voir ça. Pourtant la résolution permet de mieux comprendre la démarche et de donner une vraie dimension réflexive au sujet. Prix du jury partagé avec Sophia Antipolis.

Sophia Antipolis de Virgil Vernier : Dès la première image, se rappeler qu’on a vu le film. Se souvenir que l’on a adoré et que l’on a seulement oublié le titre. Virgil Vernier est le cinéaste de l’espace, du lieu. Il s’agit toujours de l’élément déclencheur de son imaginaire. Sophia Antipolis, technopole, cité champignon artificielle érigée dans les années 60, est un endroit hors du monde. Il y filme des personnages ou des personnes, ce qui, comme toujours chez le cinéaste français, se confond. À l’intersection du docu et de la fiction, son sens du cadrage, son sens du récit, le microcosme magnifié prennent plus d’ampleur que jamais et donnent naissance à son oeuvre la plus aboutie. Prix du jury partagé avec Light as Feathers.

Koko-di Koko-da de Johannes Nyholm : Prix du jury jeune qui n’a pas été vu.

Pas présents au palmarès :

Aren’t you happy de Susanne Heinrich : Manifeste féministe pop au ton absurde, le film de Susanne Heinrich se découpe en sketches qui se répondent plus qu’ils ne se complètent. Aplats de couleur, décors de studio assumé, la patte de la réalisatrice se reconnaît immédiatement. Il faut quelques temps d’adaptation aux conventions pour pouvoir apprécier ce qui ressemble quand même à un objet filmique non identifié à la limite de la vidéo d’art contemporain.

Yves de Benoît Forgeard : Benoît Forgeard est le roi du pitch. L’histoire d’un frigo connecté devenant une star du rap et un bourreau des coeurs a tout d’un coup de génie du genre. Mais voilà, comme souvent chez Forgeard, on ne dépasse pas vraiment le pitch. Parce que les personnages humains ont moins d’épaisseur psychologique que le frigo, parce que la réalisation est peu audacieuse, que les rebondissements se traînent en longueur. Même si au final on ne passe pas un moment dégueulasse.

Compétition nationale (Century of Smoke n’a pas été vu) :

briff2019_850x300Good Favour de Rebecca Daly : Cela n’a vraiment pas l’air d’être très agréable de faire partie d’une communauté catholique intégriste irlandaise. Alors on essaie de s’enfuir, on fantasme un peu sur le nouvel arrivant qui se révèle être le messie et qui ressemble vachement à un Iggy Pop jeune (le belge Vincent Roméo). Et on se dit que c’est quand même pas mal maîtrisé puisque malgré le sujet rébarbatif on ne s’emmerde pas trop. C’est aussi ce qu’a dû penser le public qui lui a donné son prix.

Oleg de Juris Kurietis : Oleg, un jeune letton, se fait employer comme boucher dans la banlieue de  Gand. Puis un incident le fait renvoyer. Alors un pseudo mafieux polonais va le prendre sous son aile pour en faire sa chose. Et Oleg va accepter énormément de choses. Chronique glauquissime d’un chemin de croix qui a apparemment enchanté le jury qui lui a donné son grand prix.

Laurent Godichaux

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