Duelles, L’adieu à la nuit et Sofia (2019)

Trois films à conseiller cette semaine : un thriller hitchcockien dans le Brabant Wallon des années 60, un drame marocain sur la condition de la femme, et un énième film sur la peur et l’incompréhension face au départ des jeunes pour le Jihad qui est aussi l’occasion de retrouvailles entre Téchiné et Deneuve.

duelles_300x666Olivier Masset-Depasse est un des cinéastes les plus singuliers et son troisième long métrage, Duelles, hommage assumé au thriller américain de l’âge d’or, le démontre une nouvelle fois. Au début, il y a deux familles, raisonnablement (tout est raisonnable, à la base, dans cet univers) bourgeoises, devenues amies de par leur voisinage. Les deux femmes, Alice (Veerle Baetens) et Cécile (Anne Coessens) se sont particulièrement rapprochés; complices, elles se rendent moult services au quotidien.  Elles ont toutes les caractéristiques des familles presque parfaites, on ne décèle pas la moindre faille à la surface trop lisse de leurs apparences. Puis survient le drame soudain, insurmontable fruit du hasard, de la malchance. Et les ressentiments, jusqu’à l’effrayante folie, brisent et déforment l’indispensable miroir des apparences. Mécaniquement, cruellement, Masset-Depasse s’acharne à révéler le monstre qui sommeille en elles (bien plus qu’en eux, les hommes ayant des rôles assez secondaires, simple faire-valoir des volontés féminines). Sadiquement, nous voulons que ça aille toujours plus loin et nous nous laissons de notre plein gré prendre au piège mis en place par le réalisateur belge.

 

Je n’ai pas compté les films belges et français ayant comme sujet plus ou moins central le djihadisme et l’islamisme radical au cours de ces cinq dernières années. En faire la liste serait fastidieux et sans grand intérêt, tant la plupart d’entre eux ont plus quelques relents assez nauséabonds que de réelles qualités cinématographiques et ce serait faire un terrible procès d’intention de balancer ici seulement quelques titres.

ladieualanuit_300x666Mais André Téchiné, malgré son âge (76 ans) a toujours essayé de comprendre le monde par sa jeunesse. Alors une fois de plus le portrait qu’il brosse de Alex (Kacey Mottet-Klein), converti à l’islam par un mélange subtil de désenchantement et d’amour, presque naïvement adolescent, est sensible, juste, sans aucun mépris pour une génération qu’il veut encore comprendre. Muriel (Catherine Deneuve), sa grand-mère, quand elle découvre le mensonge du départ fictif pour le Canada, va avec maladresse mais un cœur et un courage énorme se battre pour retenir son fils, pour le sauver.

Une fois un certain âge atteint, une certaine carrière effectuée, une trop grande célébrité, chaque rôle devient souvent un documentaire sur la comédienne. Bourgeoise, moderne aux convictions fortes, un peu dépassée par un monde qui a tant changé, il est difficile de ne pas voir Deneuve derrière le personnage de Muriel. Au final, la maîtrise de la réalisation, un respect pour son sujet, l’impeccable prestation des acteurs, parmi lesquels une remarquable Oulaya Amamra dans le rôle de la copine d’Axel qui confirme l’espoir placé en elle au moment de Divines, fait que L’adieu à la nuit se pose comme une des œuvres les plus justes sur le sujet en essayant de comprendre autant les causes que les conséquences.

 

sofia_300x666Sofia avait déjà été abordé en ce lieu au moment du FIFF 2018. Sofia (Maha Alemi), 20 ans, parce qu’elle n’avait pas le choix, parce que c’était peut-être le plus raisonnable, a fait un déni de grossesse jusqu’au moment où ce n’était plus possible. Et même si elle est issue d’une famille aux allures progressistes, il est inacceptable pour la société, pour ses proches que cet enfant soit sans père. Harcelée pour qu’elle dise l’identité du géniteur, elle oppose un silence têtu, presque enfantin. La pression du temps et de l’entourage crée dans le film une tension de tous les instants; à chaque moment on souffre avec elle, on voudrait presque l’aider à fuir ce milieu anxiogène. Quelques maladresses de scénario et de niveaux d’interprétation trop disparates empêchent le film d’être totalement réussi, mais une force et une beauté font qu’on en garde quand même un souvenir assez vif quelques mois après sa vision.

 

Laurent Godichaux


Duelles d’Olivier Masset-Depasse avec Anne Coessens et Veerle Baetens.

L’adieu à la nuit de André Téchiné avec Kacey Mottet-Klein, Catherine Deneuve et Oulaya Amamra.

Sofia de Mereym Benm Barek avec Maha Alemi, Lubna Azabal.

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