Entretien avec Bertrand Mandico, réalisateur des Garçons sauvages

lesgarconssauvages_300x666Nous avons rencontré Bertrand Mandico, réalisateur des Garçons sauvages. Il nous parle de son étrange film. Il nous explique comment il aime nous perdre. On parle queer, musique, forêt. On essaye avec lui de comprendre l’expérience visuelle et sonore unique qu’on a vécue.

L’artificialité des décors et l’intrigue déstabilisant nos habitudes font que cela peut prendre un certain temps de rentrer dans Les garçons sauvages. Est-ce une vraie volonté de sortir le spectateur de sa zone de confort pour l’emmener vers un ailleurs ?

Oui, quand on développe un univers à part entière assez différent de ce qui se fait actuellement il faut marquer le coup dès le départ, faut annoncer la couleur. Je voulais un début assez âpre pour que le spectateur rentre ensuite dans cette sorte de tunnel organique qu’est le récit.

Au niveau source d’inspiration, j’ai lu des choses sur les influences cinématographiques, musicales. Moi, j’aurais voulu savoir ce qu’il en était de l’art plastique.

J’en ai plusieurs. Mon médium c’est le cinéma et je ne me considère pas comme un plasticien qui fait des films. Mais je suis sensible à pas mal de choses, à la littérature, au cinéma, à la musique et aux arts plastiques aussi. J’ai pensé à Max Ernst notamment. Il y avait des séries de peintures où des figures féminines se confondaient avec la forêt. Dans la forêt du film j’ai mis plein de visages féminins, que l’on perçoit ou pas parce qu’il y en a tout le temps. Il y a aussi certaines choses de Cindy Sherman qui m’avaient marqué. Notamment, pour le ventre de Séverine, le travail qu’elle effectue parfois sur les prothèses en plastique. Les frères Chapman avec leurs garçons qui copulent, se mélangent ont aussi eu une importance. Voilà ceux qui me viennent en tête.

Pour la bande-son, il y a un énorme travail à la fois par la musique mais aussi par la texture sonore. Pourriez-vous nous expliquer comment vous procédez ?

Autant pour l’image je solutionne tout au tournage, en revanche, pour le son, je fabrique tout après. Sur le moment j’ai un son témoin mais très pourri parce que j’ai toujours des trucs qui font du bruit. Je m’en débarrasse très vite. Je fais un premier montage quasiment sans son, j’utilise même des sous-titres pour savoir ce que disent les personnages parce que j’oublie. Une fois que j’ai cette structure j’injecte le son, je crée des ambiances électroniques, naturelles. J’ai différents collaborateurs avec qui j’ai l’habitude de travailler mais j’apporte aussi pas mal de choses moi-même. J’utilise tout. Puis je convoque les acteurs et les actrices, ils sont tous post-synchronisés. C’est une étape que j’aime beaucoup, ça me permet de les diriger à nouveau, de les diriger autrement, parfois même de façon contradictoire. Mais je change très peu dans le dialogue.

Après c’est la musique qui arrive. Il y a à la fois des musiques préexistantes. Scorpion Violente m’avait fait des propositions, j’ai gardé deux morceaux. J’ai travaillé aussi avec une musicienne islandaise, Hekla, j’aimais beaucoup ce qu’elle faisait, ça se rapproche presque du chant des baleines, ça fait la texture de l’île. Puis j’ai découvert sur le tard Pierre Desprat, un musicien avec qui j’ai fait 80% de la bande originale. C’était vraiment un travail de collaboration. Je suis une sorte de musicien frustré, je pouvais donc lui dire exactement ce que je voulais, je chantonnais « mal » les airs que j’avais en tête.

Pour moi, musique et son ça forme vraiment un tout, une matière organique. C’est vraiment ce qui me prend le plus de temps, j’en deviens fou presque. L’image engendre vraiment le son. Je ne cherche pas un son réaliste qui me renverrait une réalité trop triviale.

lesgarconssauvages_850x300Plusieurs fois, j’ai eu l’impression d’assister à la virée d’un groupe de rock. Les mauvaises conditions du voyage, l’uniforme.

Cette idée d’uniforme renvoyait à l’uniforme des étudiants anglais ou japonais. L’idée est que cinq garçons soient androgynes et je ne voulais pas qu’il y ait de spécificité physique qui les différencie. Et c’est par la force de caractère de chacune qu’on finit par voir vraiment qui est qui.

Les personnages masculins joués par des femmes, cette question de fluidité des genres est-elle importante pour vous ? Parce que du coup ça donne pour moi un côté queer.

C’est un parti-pris. Dès que j’ai eu le principe, la trame de la métamorphose, c’était des femmes qui devaient jouer ces garçons. Avec des garçons je ne l’aurais pas fait. Ce qui m’intéressait aussi c’était de proposer à des actrices des rôles que l’on n’a pas l’habitude de leur proposer. J’aime bien le trouble que ça peut produire. Du côté du spectateur il y a ceux qui savent dès le début et ceux qui le découvrent. J’aimais bien cette idée de filles qui jouent des garçons, on finit par oublier que ce sont des filles. Ces garçons se transforment en filles, des filles qui redeviennent filles mais en vérité ce ne sont pas des vraies filles, puisque c’était des filles qui étaient des garçons et ça arrive en plus assez tard. Tout ce micmac me plaisait, le capitaine avec son sein, avec son sexe. Cette idée de métamorphose, de brouiller les frontières est vraiment une chose que je revendique.

Pour les actrices, leur avez-vous demandé un jeu très différent ? Puisqu’elles ont l’habitude évidemment de jouer des femmes.

Je leur avais donné des exemples de tandem d’acteurs de référence dans des films. Par exemple pour Vimala Pons c’était Delon dans Plein soleil et Dewaere dans Série noire. Elles en faisaient ce qu’elles voulaient. Après on a répété pour trouver le garçon en quelque sorte. Et comme mon texte n’est pas réaliste, mon écriture de dialogue est décalée, ça donne déjà une direction dans le jeu. L’idée est vraiment de faire oublier qu’il y a des garçons joués par des filles, même si on le savait avant de voir le film.

Avez-vous eu des refus d’actrices qui ne voulaient pas jouer de rôle d’homme ?

C’est plutôt l’inverse. J’avais du monde au portillon. Je n’ai pas eu de refus. Vimala Pons je la connaissais. Je lui en avais déjà parlé, mais elle a fait des essais comme les autres. Pauline Lorillard c’est Vincent Macaigne qui m’en avait parlé. On a fait un casting qui a duré assez longtemps. On a vu beaucoup d’actrices. J’ai commencé par leur montrer mes films parce que si elles étaient réticentes à l’univers ça n’avait pas de sens. Je crois que c’était très motivant pour les actrices de jouer des garçons. Après, moi, fallait que j’y crois. Je les faisais parler de leur part masculine et féminine. Après une première sélection on a fait des essais plus poussés sur trois scènes. C’est là que j’ai vraiment constitué le groupe.

lesgarconssauvagess_850x300L’autre choix esthétique remarquable est ce noir et blanc en pellicule. Ce choix est-il fait dès l’écriture ?

Je trouve que la tropicalité est plus intéressante en noir et blanc. En voyant des vieux films je trouvais une flamboyance dans les blancs, un vrai contraste. Moi ça m’arrangeait aussi parce que je pouvais passer plus facilement du décor naturel au studio. Mais j’avais quand même des envies de couleur, des instants de couleur qui jaillissent un peu comme dans les films de Wakamatsu, sans que le spectateur puisse anticiper sur ces moments de couleur, sans intellectualiser ou conceptualiser la couleur. J’ai décidé de guetter l’énergie du film et d’attribuer la couleur aux montées de sève d’une certaine façon. L’image que j’ai est que le film est comme un arbre noir porteur de fruits colorés.

Je n’ai pas vu vos films précédents, mais je me suis renseigné. J’ai constaté que vous aviez fait un grand nombre de courts et moyens métrages. Est-ce un format auquel vous êtes attaché, auquel vous reviendrez ?

Pour moi un film est un film. C’est un format que j’aime. D’ailleurs j’ai déjà retourné un court et un moyen métrage. Mais ce n’était pas un choix, c’était par nécessité, je travaillais avec une production qui faisait que mes projets de long n’avançaient pas. C’est pour ça aussi que j’ai tourné des courts et moyens métrages. Fallait que je tourne.

Est-ce que ça change quand même quelque chose au niveau de l’écriture ?

C’est clair que ce n’est pas les mêmes écritures. Dans le long on est dans une écriture beaucoup plus romanesque. Dans les courts je suis plus dans une notion d’essai, de nouvelle. J’expérimente plus dans le format court.

Propos recueillis par Fripouille

Les garçons sauvages de Bertrand Mandico avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, Anaël Snoek, Mathilde Warnier, Diane Rouxel, Sam Louwyck, Elina Löwensohn,… En salles au cinéma Nova à partir du 04 avril 2018.

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