Entretien avec Sarah Hirtt, réalisatrice de Escapada

53539948_2087111358035296_2632073628207808512_nCe mercredi sort Escapada, premier long métrage de Sarah Hirtt. Entre interrogations sur l’engagement, la liberté, l’héritage, son film, avec une légèreté ensoleillée, nous fait réfléchir sur nos existences. Nous l’avons rencontrée pour parler de tout ça et d’autres choses encore.

 

J’avais également vu tes courts-métrages. Comme dans Escapada, la transmission, l’héritage (symbolique ou non) y étaient déjà une des principales thématiques. Qu’est-ce qui t’intéresse particulièrement dans ce sujet comme objet de fiction ?

S.H. : J’aime bien utiliser la famille de manière fictionnelle. Ce sont des gens qui ne se sont par forcément choisis et qui doivent coexister. Je trouve qu’il y a toujours des conflits potentiels. J’aime bien aussi parler des choix de vie et des visions du monde assez différentes. Comme ils sont issus de la même famille c’est un prétexte pour pouvoir les rassembler. Ils sont obligés de régler des contentieux ou des conflits. Ici, en l’occurrence, un problème d’héritage. J’ai eu aussi à gérer un héritage et ça m’a posé beaucoup de questions sur le rapport à l’argent, sur cette sensation de recevoir quelque chose de gens qui sont partis. J’ai mis longtemps à faire un projet avec cet héritage. Dans Escapada, j’ai voulu interroger cette notion d’héritage en termes financiers mais aussi émotionnel, surtout par le personnage de Lou.

Dans ton film il y a trois personnages qui ont une vision du monde différente. Tu donnes la chance à chacune des trois visions. Était-ce une volonté dès l’écriture ?

S.H. : Ça me fait plaisir que tu aies ressenti ça. Dans les écritures, j’avais d’abord pris Gustave comme personnage principal. J’ai fait une version où c’était Lou. Puis je me suis dit, non, le personnage principal, c’est la fratrie. J’avais envie qu’on suive chaque personnage, que chaque personnage soit légitime dans sa démarche. Qu’il n’y ait pas un mauvais ou un gentil. Ils ont des objectifs différents et s’opposent à un moment, mais je ne voulais pas en donner une vision manichéenne. Il y a un aller-retour de l’attachement du spectateur aux personnages, on va de l’un à l’autre, comme une vague. Mais j’ai vraiment galéré à l’écriture. Je n’arrivais pas à choisir. Et c’est quand j’ai décidé qu’ils allaient avoir une importance quasi égale, c’est là que le scénario a réussi à prendre sa forme définitive.

Ton film, déjà par son titre mais aussi par les thèmes, semble s’interroger sur la liberté, le prix de la liberté, sa possibilité réelle.

S.H. : Je pense que c’est la quête absolue, mais qu’elle est quasiment impossible à atteindre, comme si c’était un concept inaccessible. Dans le « vivre ensemble » tu as toujours des moments de liberté et des contraintes. J’ai l’impression qu’essayer d’atteindre cette liberté c’est un peu comme une utopie, tu ne vas jamais y arriver; mais aller vers cette idée-là est aussi beau. Je vois autour de moi beaucoup de gens qui ne se sentent pas en accord avec les valeurs du système actuel mais qui se sont retrouvés piégés. Ils ont trouvé un boulot qui leur plaît parfois à moitié, mais ils ont le crédit, les enfants qui arrivent,… Tout ça nous contraint, et c’est extrêmement difficile de trouver un juste milieu.

53643448_863162027355761_118867837006643200_nTu sembles aussi vouloir dire parfois, notamment par Jules, militant anarchiste, que la liberté peut également être une forme de prison tant parfois il paraît enfermé dans cette militance.

S.H. : J’avais envie que les personnages soient contradictoires. C’est ce qui nous anime tous. On est bourré de contradictions. Il a cette envie de liberté, mais en même temps il a besoin d’un foyer, sa compagne aussi. Il est tiraillé. C’est ce tiraillement que j’avais envie de questionner. Mais à un moment c’est aussi pouvoir dire merde à certaines choses et pouvoir faire des choix un peu plus radicaux. Mais ça a ses conséquences.

Au niveau casting tu as mélangé des acteurs professionnels et amateurs. Comment as-tu procédé à la fois au niveau du casting mais aussi sur la direction d’acteur ?

S.H. : Pour les comédiens amateurs c’était vraiment une envie de départ. Dès l’écriture du scénario je savais que je voulais que ce groupe d’Okupas’ soient des comédiens issus du milieu anarchiste anti-patriarcal espagnol. J’avais fait des repérages, j’ai été sur place, j’ai rencontré des gens, mais je trouvais que ce n’était pas assez pour alimenter un comédien dans un rôle comme ça. Et j’aime aller chercher des gens qui sont bien ancrés. J’ai demandé à Elisabeth Llado, qui est une réalisatrice maintenant installée à Barcelone, de faire les castings. Je l’ai orientée sur certains endroits que j’avais découvert en faisant mes repérages. Elle a fait un chouette travail de recherche. Dès que j’allais à Barcelone, j’en rencontrais aussi. C’est assez déstabilisant de voir le nombre de gens qui ne sont pas comédiens qui arrivent à jouer juste quand ils savent ce qu’ils jouent. Ils n’ont pas vraiment composé de personnages, je les ai choisis pour leur énergie, ce qu’ils dégageaient. J’ai réécrit par rapport à eux. Ivan, le personnage plus âgé, à la base il avait 20 ans. Sauf que chez les gars de 20 ans je ne trouvais pas l’énergie et la militance qu’il fallait pour le personnage. Ivan, je l’avais rencontré pas mal de temps auparavant, il m’avait donné des informations. Donc à un moment j’ai dit à Elisabeth « appelle Ivan on va essayer avec lui ». Et ça a été immédiatement clair que c’était lui. J’ai essayé de ne pas avoir un canevas trop serré pour que justement ce soit les personnages qui prennent leur place. Du coup Ivan défend des choses avec lesquelles il est d’accord mais il oriente aussi sa parole pour qu’il y ait du conflit.

Au fur et à mesure, je rencontrais les comédiens amateurs, le groupe s’est dessiné. J’ai tenté d’avoir une synergie dans ce groupe, qu’on croit qu’ils vivent ensemble depuis des années. Dans la vie, ils vivent tous en squat mais avec des motivations différentes. Pour certains il y a une vraie volonté politique, pour d’autres c’est seulement un choix économique. Ce sont des gens qui ne se connaissaient pas avant. Quand j’étais à Barcelone, j’ai organisé une petite fête pour qu’ils apprennent à se connaître. Je me disais qu’il allait falloir un peu de temps pour que la glace se brise. Et en trois secondes, c’était déjà parti.

Comme tu as tourné avec des comédiens non-professionnels est-ce que tu as utilisé l’improvisation ? Est-ce que ça a parfois redéfini l’histoire-même ?

S.H. : Les scènes étaient assez définies, mais à l’intérieur des scènes avec eux, je ne travaillais qu’en impro (sauf une ou deux scènes avec la fratrie). Les comédiens belges ont leur texte, mais les espagnols sont beaucoup plus en freestyle. Les comédiens belges et la petite fille n’avaient non plus pas beaucoup d’expérience mais il y avait d’autres comédiens espagnols qui eux ont un gros background; tous étaient impressionnés par les non-professionnels. Ils n’avaient pas de pression, ils faisaient un film, ils trouvaient ça cool. Ils étaient eux, ils jouaient au sens propre de jouer.

54114924_306541016675397_7238952427179737088_nLa maison et les paysages ont une vraie force. Comment t’as procédé au niveau repérages ?

S.H. : C’est de nouveau « la perle » Elisabeth Llado. Je lui avais expliqué ce que je cherchais. Elle a contacté tous les vignerons de la région. Elle a eu plusieurs pistes de famille de vignerons qui avaient des maisons abandonnées. Les vignes n’étaient pas à côté de la maison au final. Quand j’ai vu les vignes au bord de la mer, j’ai su que c’était là que je voulais tourner.

L’Espagne était directement un choix ?

S.H. : Oui. J’aime beaucoup l’Espagne. C’est un pays dans lequel j’ai beaucoup voyagé, j’y ai travaillé, j’y ai fait un Erasmus. J’avais été frustrée de ne pas pouvoir aller voir ce qui se passait au moment des Indignés, je m’étais dit « mon premier long métrage je le ferais en Espagne ». Je voulais aussi interroger la notion de logement. Mais en allant sur place, en rencontrant les familles expulsées, on allait se diriger vers quelque chose de plus tragique; j’avais envie d’autre chose, de plus de lumière, j’avais besoin de ça. J’ai une vision assez pessimiste de la société, alors j’ai envie de donner plus d’espoir. J’ai rencontré des gens du mouvement Okupas. Le mouvement squat, c’était entièrement dans ma réflexion sur le logement, de la notion de propriété privée, que tout ça avait un lien direct avec l’héritage. Les thématiques venaient se connecter à cet endroit-là.

L’engagement, quel qu’il soit, est vraiment au cœur de ton film.

S.H. : J’avais envie d’y réfléchir, mais je n’avais pas envie de dire au spectateur ce qu’il devait penser. Moi, j’ai mes convictions qui sont certainement perceptibles en filigrane dans le film. Mais je n’avais pas envie de dire « c’est comme ça qu’il faut vivre, qu’il faut penser ». Ce groupe de militants interroge notre manière de vivre, nos choix. J’avais envie que ce soit des graines semées.

Est-ce que tu penses que dans le futur tu pourrais aller plus loin dans l’engagement dans ton cinéma ?

S.H. : Je pense qu’il y a des gens qui font ça très bien, qui ont fait de grands films. Moi je suis quelqu’un d’excessivement empathique, touchée par l’injustice,… Mon prochain film va aussi parler d’un souci politique, mais j’ai envie encore que ce ne soit pas trop démonstratif. Dans l’écriture de ce nouveau film, la question qui se pose est « comment arriver à ouvrir le débat sans en faire un film didactique ? ». Plutôt d’essayer d’amener des éléments de réflexion au spectateur. Peut-être qu’un jour je ferais des films plus frontaux, mais souvent dans ce cas ce sont les gens déjà convaincus qui vont voir ton film. Mes courts-métrages étaient moins politiques. J’ai l’impression qu’au fur et à mesure je vais mieux maîtriser l’outil cinéma, je pourrais m’aventurer sur des sujets plus dangereux. Mais j’ai besoin de faire les choses petit à petit. J’ai vu tellement de films qui se sont plantés en choisissant un sujet dangereux, controversé, en en faisant n’importe quoi parce qu’on ne maîtrise pas encore l’outil. Tout le monde n’est pas Dolan ou Lukas d’Hondt. J’espère continuer à faire du cinéma pour prendre des risques, mais progressivement. Puis Escapada, j’avais aussi envie d’un film léger. J’adore les films d’auteur (quand ça dépasse trois heures, ça devient compliqué), j’aime beaucoup de types de films différents. Mais parfois ça me manque d’avoir des films qui ne soient pas juste une comédie pouet-pouet, qui fassent du bien mais qui interrogent quand même la société ou me fassent réfléchir. Je crois qu’Escapada est un film que j’ai fait pour moi spectatrice aussi.

Propos recueillis par Laurent Godichaux

Escapada de Sarah Hirtt avec François Neycken, Raphaëlle Corbisier, Yohan Manca, Maria León,… en salle dès le mercredi 13 mars.

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