FIFF (Festival International du Film Francophone de Namur) 2019 : tentative d’analyse

fiff2019_300x666Deux thématiques, sept films puisés dans les différentes sections, une façon de tenter de comprendre un tsunami de films (plus de vingt) vus en une semaine au FIFF qui est toujours l’occasion de voir l’état du monde francophone à travers l’œilleton d’une caméra.

Agriculteur, quel putain de métier !

La manière qu’ont les réalisateur.rices de s’emparer de la question écologique et environnementale passe souvent par une réflexion sur le métier de paysan et son évolution, la façon dont une industrialisation forcée et forcenée lui a fait perdre contact avec la nature et ses lois au détriment du consommateur, des animaux, mais aussi de ses exploitant.e.s. Trois films au moins traitaient de ces hommes (ici toujours pensés comme décideurs) qui se faisaient piéger par le mirage de la croissance folle, s’endettaient au nom du futur pour sombrer progressivement dans une folie obstinée pouvant aller jusqu’à la mort. De l’histoire dramatiquement vraie mais manquant de souffle dans sa transcription fictionnelle de Au nom de la terre de Edouard Bergeon à la fuite poétique et émancipatrice du Le milieu de l’horizon de Delphine Lehéricey en passant par le convenu Revenir de Jessica Palud, revient à chaque fois une critique forte de la culture intensive dont on sait aujourd’hui à quel point elle peut être dévastatrice. Même si c’est de manière plus diffuse, le maladroit mais certainement honnête La forêt de mon père de Vero Cratzborn semble aussi affirmer que la course au profit empêche le vivant d’encore trouver sa place.

Le XXIème siècle sera féministe ou ne sera pas.

Post #metoo, les festivals belges de cinéma essaient de se réinventer en ouvrant la réflexion au féminisme, que ce soit par ses thématiques ou par une sélection plus paritaire. Le festival namurois, précurseur en la matière, n’a eu aucun mal à intégrer cette donne qui, espérons-le, ne sera pas seulement une mode. Tout d’abord, notons que si nombre de films ne font pas du féminisme et de la réflexion sur le genre leur cheval de bataille, ils sont néanmoins irrigués par le courant et donnent souvent aux personnages féminins un rôle plus moteur, moins passif.

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Le milieu de l’horizon

La découverte et l’acceptation de son corps, de son désir, est au centre de nombreux films. Hormis le déjà cité Le milieu de l’horizon  qui offre un de ses plus beaux rôles à Laetitia Casta, les courts métrages belges Lucia en el limbo de Valentina Maurel et Matriochkas de Berangère Mc Neese  mettent en évidence à quel point la sexualité des jeunes femmes est encore plus méjugée que celle de leurs contemporains masculins. Enfin, le très chouette documentaire Mon nom est clitoris de Daphné Leblond et Lisa Billuard Monet,  par des témoignages de jeunes femmes s’intéressent au corps, au plaisir de jeunes femmes qui analysent le problème de l’éducation sexuelle hétéronormée et patriarcale reçue.

Mais tout ne passe par le corps. L’émancipation peut aussi venir du courage d’aller à l’encontre des normes, que ce soit en s’attaquant au machisme de l’industrie musicale dans Le choc du futur de Marc Collin, en assumant d’être fille mère au Maroc dans le touchant mais inégal Adam de Maryam Touzani ou à travers l’audace d’être une femme divorcée en Tunisie dans le trop didactique Noura rêve de Hinde Boujemaa.

Les films

Le Bayard d’Or bien méritéRoubaix, une lumière de Arnaud Desplechins : Huit ans après le remarquable Polisse de Maïwenn le Besco, Desplechin reprend l’idée de filmer le quotidien d’un commissariat quasiment de l’intérieur, presque de façon documentaire. Tendu et maîtrisé, son récit polyphonique est aussi un très beau message d’amour à Roubaix, sa ville d’origine. Je mettrais juste un léger bémol sur le travail d’enlaidissement caricatural de Léa Seydoux et Sara Forestier en alcooliques nordistes (ceci ne remettant nullement en cause leurs prestations d’actrices).

Prix d’interprétation tout aussi mérités : Adele Haenel et Jonathan Couzinié pour Les héros ne meurent jamais de Aude Léa Rapin – C’est un prix d’interprétation mais ça aurait aussi pu être le prix du scénario gentiment frappadingue. Entre film du retour documentaire d’une reportrice de guerre à Sarajevo, enquête sur la réincarnation, réflexion sur le pouvoir de la fiction, sur la manipulation des images, sur la guerre, tout s’entrechoque dans un grand foutoir. Ça pourrait être insupportable mais l’interprétation de biais de Adèle Haenel et le faux je m’en foutisme de la réalisation sauvent miraculeusement le film.

Prix du public : Un fils de Mehdi M Barsaoui – En général, mon snobisme m’empêche d’être en accord avec les prix du public. Mais toute règle a ses exceptions. Quand survient un premier drame, Fares et Mariam voient toute leur existence voler en éclat, toutes leurs certitudes et leurs convictions perdre de leur valeur. Alors ils doivent se réinventer. Ça semble sibyllin, mais il est difficile d’en dire plus sans spoiler ce drame familial vécu par le spectateur comme un thriller insoutenable.

Prix Cinevox : Lola vers la mer de Laurent Miceli – Lola, jeune fille transgenre de 18 ans, suite au décès de sa mère se voit dans l’obligation de fréquenter son père qui n’a jamais accepté son choix. Si on peut y déceler quelques maladresses, il s’agit aussi d’une œuvre entière, touchante, remplie d’humanité et résolument tournée vers le futur.

Bayard du court métrage : La musique de Jean-Benoît Ugeux – Quand un film, sous prétexte d’une relation parfois compliquée entre un père et son fils ado, évoque John Cage, Can ou Ligeti, on ne peut être que conquis.

En dehors des clous des prix

Le choc du futur

Le choc du futur

Le choc du futur de Marc Collin – Comment justifier d’avoir beaucoup aimé un film dont on remarque aisément qu’il n’est pas très bien écrit, pas très bien joué, peut-être même pas très honnête ? Parce qu’on adore les vieux synthés et autres boîtes à rythme, parce que quelques répliques font mouche, parce que le décor quasi unique est notre appartement/studio de rêve, parce qu’on ne connait pas d’autre film ayant à la fois Aksak Maboul, Suicide ou Laurie Spiegel dans sa bande son. Parce que l’idée d’uchronie totale de mettre Corine et Clara Luciani en chanteuses des années 70 est une des plus belles trouvailles cinématographiques.

Le milieu de l’horizon de Delphine Lehéricey – Bon, je l’ai déjà cité dans les deux thématiques, mais la réalisation et l’interprétation méritent aussi qu’on s’attarde encore un peu plus. Grâce à des personnages très bien écrits, Lehéricey donne à voir un des meilleurs films de reconstitution sur les années 70. Ici, nous ne sommes pas à Paris, nous ne sommes pas dans une grande ville. 1968 est passé, mais pas pour tout le monde. On fait encore le bénédicité avant de manger, mais la fille ado écoute aussi les Ramones. Le père ne comprend pas quand sa femme ne se satisfait plus de la vie, alors qu’il fait pourtant tout comme il faut. Puis comme c’est la canicule 1976, il fait chaud et tout le monde est à cran, on ose les actes qu’on n’a jamais eu le courage d’assumer et après lesquels plus rien ne sera comme avant. Si tous les acteur.rices sont tou.te.s très juste, j’ai quand même envie d’épingler l’interprétation de la jeune Lisa Harder qui, en fille de la famille, donne à voir en un personnage tout un monde en transition.

J’aurais aussi des choses à dire sur Nuestras madres de Cesar Diaz, Adoration de Fabrice du Welz ou Notre-Dame de Valérie Donzelli, mais j’essaierai d’y revenir lors de leurs sorties en salles.

Laurent Godichaux

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