Histoire de la violence au Théâtre National (22/01/2020)

Au début, il y a un auteur, Édouard Louis, et une véritable déflagration littéraire avec son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule. Ensuite, il y a son second livre, Histoire de la violence, aujourd’hui porté à la scène par Thomas Ostermeier, le metteur en scène allemand star du théâtre européen.

Édouard (Christophe Gawanda), en rentrant du réveillon de Noël, fait monter chez lui Reda (Renato Schuch), un inconnu rencontré en rue quelques instants auparavant. Après une fin de nuit parfaite de sexualité complice, sans qu’on ne comprenne vraiment pourquoi les choses dérapent – et cette non explication est une des forces du texte – viol et tentative de meurtre s’enchaînent.  Ça, ce sont les faits, ceux narrés par Édouard en épisodes au cours de la pièce.

Mais on est chez Édouard Louis alors sa vie privée est aussi le terreau de réflexions sociologiques et politiques sur la société actuelle. Et également sur sa famille, sur son environnement actuel et passé, sur la place à y trouver, parfois douloureusement.

Le récit se multiplie. Dès qu’il va à l’hôpital son histoire ne lui appartient plus. Elle est un récit médical. Police, amis, famille, tout le monde s’accapare cette histoire, en dépossède la victime elle-même. Trop pédé bourgeois pour sa sœur et son beau-frère, les causes de l’agression sont aussi celles-là selon eux. Trop naïf envers un inconnu, arabe de surcroît selon les flics. Édouard essaye d’expliquer que les Kabyles ne sont pas des arabes. Les flics ne veulent rien entendre. Homophobie familiale, racisme étatique. Les thèmes de révolte de Édouard Louis sont là, sortent son agression de la rubrique des faits divers.

Pour donner à entendre les différents points de vue d’une même réalité, d’une vérité différente, Ostermeier démultiplie les modes narratifs à l’envie, à l’excès, à l’indigestion. Les acteur/ices se filment, c’est projeté en direct. Il y a des micros pour des variations sonores des apartés, des voix off de commentaires. Il y a aussi une batterie. Et le dispositif technique qui aurait pu servir à rendre audible les voix multiples finit par bouffer le texte, les acteur.ices. Des gros plans sont transformés, sont en images fixes. L’esthétisme saisissant des projections prend le pas sur le sens des mots. Le regard se perd, cherche ce qu’il doit voir. Le fait que ce soit en allemand surtitré rajoute encore à la difficulté de concentration.

Et c’est dommage tant le texte complexifie, cherche à comprendre les racines de la violence, tend à montrer qu’elle peut être partout. Que l’agression vécue, pour terrible qu’elle soit, est autant conséquence que cause. Et quand Édouard est amené à une réflexion sur le fait que nier qu’il puisse souffrir d’une agression, nier presque la réalité des faits qui lui ont de toute façon été confisqués ait pu lui permettre d’oublier jusqu’à la douleur et au traumatisme ouvrait une porte de sortie vers une réflexion encore plus poussée. Mais la dimension politique de l’œuvre, omniprésente dans celle de Édouard Louis, la qualité du jeu des acteurs, est encore une fois diluée par la mise en scène trop ostentatoire de Ostermeier.

Laurent Godichaux