Interview de Bertrand Bonello

zombichild_300x666Bertrand Bonello est sans doute un des cinéastes contemporains les plus passionnants. A l’occasion du Brussels International Film Festival (BRIFF), nous l’avons rencontré, nous lui avons posé des questions sur Zombi Child, son dernier film, mais aussi sur son rapport fort à la musique, sa façon d’envisager l’économie du cinéma, son rapport au présent et à l’histoire. Bref, ce fut instructif.

Teen movie et film de genre entremêlés. Comment est venue cette idée de confronter ces deux types d’univers ?

B : Le point de départ c’est vraiment ce qui se passe en Haïti. Après, la question que je me suis posée est « de quel endroit raconter ça ? ». En tant que Français blanc, je ne peux pas arriver en disant « je vais faire un film sur un zombi, sur le vaudou ». Il me faut un point de vue français. J’ai réfléchi à cette histoire vraie. J’ai rajouté de la fiction, j’ai inventé une petite fille dont les parents seraient morts pendant le tremblement de terre et qui aurait intégré un pensionnat. Et du coup je me retrouvais en France. J’avais mon fil rouge. J’ai fabriqué ce groupe de jeunes filles qui était là pour recevoir cette histoire. J’aimais bien l’idée que ce soit des adolescentes qui sont confrontées à cette histoire. Donc c’est une réponse à une question d’avoir entremêlé les deux genres.

On a vu beaucoup de films de zombies américanisés. Quel est le point de départ de vouloir remonter à cette origine du « zombi », à ses racines vaudoues ?

B : J’ai pris connaissance de cette histoire il y a une quinzaine d’années. Je l’avais notée dans un cahier. J’avais été surpris, intéressé et même ému. Puis ça questionnait aussi beaucoup de choses. Je tournais un peu autour du film de genre. Je me disais « ne serait-ce pas intéressant de partir de cette figure si connue, presque pop et de le ramener à son origine ? ». Puis à travers ce mouvement évoquer quand même l’esclavage. Passer par le genre, le dégenrer pour revenir au politique.

Après Nocturama, qui abordait une certaine forme de terrorisme, dans Zombi Child, par le traitement des questions de colonisation, décolonisation, il me semble qu’il y a un désir de revenir dans votre cinéma à une forme d’actualité, d’inscription dans le présent.

B : Sur Nocturama, il y avait un vrai désir de revenir au contemporain, bien plus qu’à l’actualité. Je pense qu’on ne peut pas traiter l’actualité avec le cinéma, parce que l’actualité va plus vite. D’ailleurs j’en ai fait l’expérience avec Nocturama. J’avais mon film au montage et il y a eu des attentats. Sur Zombi Child c’est encore autre chose, c’est un rapport à l’histoire. Avec cette question vachement importante : qu’est-ce qu’on fait avec notre histoire ? Ca peut être de manière intime. Que fait cette jeune fille avec son histoire personelle dont le grand-père était un zombi ? Que font les Haïtiens avec leur histoire ? Nous, Français aussi, que faisons-nous avec notre histoire ? C’est aussi pour ça que j’ai voulu faire intervenir Patrick Boucheron par un cours d’histoire en début de film. Il dit « ok, la révolution est française, mais est-ce que la France a été à la hauteur de sa propre révolution ? » On ne peut pas raconter cette histoire de manière simple. Donc plus que l’actualité pour Nocturama j’ai voulu travailler sur le contemporain et pour Zombi Child sur l’histoire.

Justement par rapport au cours d’histoire, il est donné sans mise en scène. Il n’implique pas vos autres personnages. Les jeunes filles blanches de la sororité n’ont pas d’interaction avec ce cours d’histoire. Pourquoi ?

B : L’idée de ce cours d’histoire était de m’autoriser une prise de parole. Cette prise de parole je l’ai offerte à Patrick Boucheron. Je lui ai donné le thème. C’est un préambule au film qui l’irrigue ensuite.

bertrandbonello_850x300J’ai trouvé intéressant le traitement de la jeunesse dans votre film. Il n’y a pas de regard supérieur de celui qui sait. Je voulais savoir comment vous aviez procédé pour avoir cette justesse à la fois dans les dialogues mais aussi dans le rapport qu’elles ont entre elles.

B : Il y avait vraiment cette obsession de ne jamais être au-dessus, dans le jugement, dans la manipulation. C’est presque une question de mise en scène. Où on se met pour les regarder ? Après, il se trouve que j’ai une adolescente à la maison. Je suis un peu habitué à cette musicalité, à cette énergie, à ces mélanges de très grande certitude et de flou. Ce sont des choses qui me touchent beaucoup. J’ai écrit les dialogues et elle m’a un peu aidé. Elle est repassée dessus, elle m’a dit « ça non, ça ne va pas », respecter leur musique. Après ce qui n’est pas facile c’est sur le plateau, la position qu’on prend. Je ne peux pas prendre une position de père ou celle d’un copain. Il faut quand même qu’il y ait de l’autorité puisque c’est moi qui dirige et en même temps il faut qu’il y ait de l’accueil. C’est tout ça qui fait qu’elles sont filmées comme elles le sont.

Vos dialogues sont très écrits. Mais est-ce que les comédiennes avaient quand même un droit de regard ? Ont-elles eu l’occasion de signaler si certaines phrases ne leur semblaient pas en accord avec leur façon de parler ?

B : Il n’y a aucune impro. J’ai juste demandé à chacune s’il y avait une phrase qu’elle ne se sentait pas de dire. Et elles ont changé trois virgules. Quasiment rien.

Comme dans Nocturama déjà il y a une grande présence du hip-hop, notamment par celle de Damso qui revient à plusieurs reprises. Je me suis demandé si cette utilisation du hip-hop pouvait être mise en parallèle avec le genre. Il me semble que le cinéma de genre est parfois traité comme le hip-hop comme quelque chose de moins noble de moins immédiatement respectable.

B : On peut parler de Damso. J’aimais bien l’idée que pour une sororité littéraire contemporaine, on intègre ce genre de texte. C’est une écriture d’aujourd’hui. Je ne savais pas quoi mettre. J’ai regardé la playlist de ma fille, le dernier morceau qu’elle avait écouté était « Je respecte » de Damso. J’ai écouté, j’ai été un peu surpris. Je l’ai écouté plusieurs fois et j’ai trouvé ça hyper bien écrit, c’est très fort. Ca m’a semblé une évidence que c’était ça. Ensuite, quand je faisais le casting avec les jeunes filles, j’en ai vu une centaine, elles connaissent toutes par coeur le morceau. Je trouve ça assez incroyable dans le bon sens du terme que des jeunes filles s’autorisent à chanter ce genre de texte. Ca veut dire qu’elle sont en force quelque part, elles ne subissent pas. C’est tout le dialogue qu’il y a entre la jeune Haïtienne et sa tante. Elle dit « j’aime cette musique mais j’ai honte ». Sa tante lui dit : « tu peux très bien écouter Damso et savoir qui tu es ».

J’ai été un peu étonné vu le sujet du film que dans les morceaux de Damso vous n’utilisiez pas plus ceux qui évoquent la négritude, la colonisation, le racisme,…

B : Je pense que ça aurait été redondant. Je ne connaissais pas et j’ai trouvé ça très beau. J’y ai pensé un moment mais ça aurait été de trop. C’est pareil sur le cours d’histoire, Boucheron a parlé d’Haïti et je l’ai coupé, parce que c’était trop explicite.

Après L’Apollonide, c’est la deuxième fois que vous vous confrontez à un casting collectif presque exclusivement féminin. Comment vous situez-vous par rapport à ca ? Il me semble que vous n’avez jamais fait de film basé sur un casting collectif masculin. Zombi Child aurait pu être raconté par un petit-fils plutôt que par une petite-fille.

B : Pourquoi ? Je pense que je serais moins à l’aise. Il y aurait un entre-soi. Je n’ai pas la réponse. Je n’ai pas une réponse articulée. Ca ne me viendrait pas à l’esprit. A aucun moment j’aurais pu envisager de le faire avec des personnages masculins. Mais je ne sais pas vraiment dire la raison. Je ne me suis même pas posé la question.

Du coup, comment faites-vous pour avoir une vraie justesse par rapport au féminin ? Qu’il n’y ait pas vraiment de male gaze.

B : Evidemment, c’est moi qui dirige. Mais après faut savoir accueillir. J’ai un peu dit la même chose aux jeunes filles de Zombi Child qu’aux jeunes femmes de L’Apollonide à savoir « moi, je vais faire 50% du personnage par l’écriture et vous allez fournir les 50 autres % en amenant qui vous êtes ». Après sur la direction d’acteurs, je suis extrêmement précis.

Comment avez-vous procédé pour le casting ?

B : C’est du casting sauvage. Ce n’est pas dur mais c’est long. Parce que trouver une première comédienne ça va. Puis on en trouve une deuxième, mais il faut voir si elle va bien avec la première. Essayer de faire un bouquet qu’avec des fleurs différentes mais dont l’ensemble soit beau. Il faut se donner le temps, c’est le seul secret je pense.

zombichild_850x300J’ai appris que vous donniez des playlists à vos comédien.ne.s pour les préparer au film. Comment procédez-vous afin de trouver pour chacun.e la musique du rôle ?

B : J’écoute beaucoup de musique. Via les plateformes on a accès a beaucoup de trucs. Si je lis une bonne critique dans un magazine Anglais d’un truc qui pourrait m’intéresser, tout de suite je l’écoute. Ce sont des circulations. C’est une méthode que j’ai mise en place pour De la guerre je pense et que je trouve pratique. C’est facile. Les comédien.ne.s adorent parce que ça ne passe pas par le labeur mais par le laisser aller. Ca facilite l’arrivée sur le plateau pour être dans le bon mood. Si on me demande je le fais parce que c’est mon boulot, mais je déteste devoir expliquer un personnage. J’ai l’impression qu’on fait tomber le mystère. Mais je peux tout à fait dire à quelle vitesse il doit prendre son verre d’eau et le boire.

Une dernière question par rapport à la musique. Vous êtes votre propre compositeur. Pensez-vous qu’à un moment vous pourriez faire appel à un apport extérieur ?

B : Où je pourrais me trouver limité ce serait sur de la musique très orchestrée. En effet j’aurais alors tendance à me tourner vers quelque chose d’existant.

Quand vous faites des castings sauvages, ce critère de ne pas avoir besoin d’explication du personnage rentre-t-il en ligne de compte ?

B : En fait, des gens qui n’ont jamais tourné, il y a un vrai abandon. Moi, je leur explique la technique. Mais il y a aussi une forme de générosité qui vient d’une sorte de non conscience.

Je sais que vous accordez une grande importance à l’économie du cinéma. Qu’à l’écriture déjà vous envisagez le budget nécessaire,… Est-ce que ça a toujours été le cas ?

B : Oui, au début c’était de façon maladroite. Maintenant, je commence à maîtriser. Là je suis producteur du film. Je pense qu’un film doit être fait de 50% de rêve et de 50% de réalité. S’il n’y a que du rêve on ne fait pas le film et s’il n’y a que de la réalité on fait le film et il est chiant. Le coté artistique/mise en scène et le côté production/financier doivent aller ensemble, pas l’un contre l’autre. C’est un champ/contre-champ. Après ce n’est pas marrant.

Du coup, vous pensez aussi au potentiel public d’un film dès l’écriture ?

B : Oui, ça rentre dans l’économie de construction. Quand je fais Saint-Laurent, je peux avoir 8/9 millions, quand je fais Zombi Child je dois le faire pour 1,5 million. Il n’y a pas non plus de vérité là-dessus. Le cinéma est fait d’économie prototypaire, à chaque fois ça devrait s’inventer. On pense au public. Mais le public il est probablement beaucoup plus que nous en pleine mutation. Sa manière de regarder les films changent. Netflix, les plateformes, la série, … Mais on ne peut pas tout prendre en compte.

Une dernière question par rapport au titre. Zombi Child, le titre est en anglais. Pourquoi ? Est-ce que c’est par rapport aux deux genres qui sont identifiés anglophones ?

B : Je ne sais pas. On a questionné le titre avec le distributeur. Mais voilà, l’enfant zombie, c’était moins punchy, moins musical.

Interview par Fripouille

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