Isobel Campbell au Botanique (10/02/2020)

Il y a 24 ans sortait Tigermilk le premier album de Belle and Sebastian. Ce mélange de pop/folk très orchestré, raffiné mais aussi à la maladresse touchante en fait un des disques que j’ai certainement le plus écouté de mon existence. Chaque sortie du groupe me séduit, mais rien n’égale la première émotion des deux albums. Parce que depuis 2002 Isobel Campbell a quitté le groupe, et qu’elle et son violoncelle étaient certainement aussi ce qui rendait le son du groupe écossais unique. Mais ce n’est pas grave parce qu’elle continue à sortir régulièrement des disques toujours d’une étrange beauté, parfois en solo, parfois accompagnée de compagnons de route (notamment tout l’étonnant travail avec Mark Lanegan). Et en ce début d’année 2020, sans avoir peur de se prononcer trop vite, on sait déjà que son There is no Other, fraîchement paru, sera très haut dans mon top fin décembre. Vous l’avez compris, c’est plein d’enthousiasme que j’allais à la Rotonde en ce lundi venteux.

Après le gentil set de la folkeuse Nina Violet qui, de façon paradoxale, sera plus marquante par la suite comme poly-instrumentiste de Isobel, arrive le moment tant attendu par une assistance qui, il faut l’avouer, est plus composée de quadragénaires fans depuis toujours que par de jeunes ados désireux de découvrir la grâce mélodique incarnée. Commençant par le « Willow’s Song » extrait de son Milkwhite Sheets de 2006, l’écossaise en est certainement consciente. En chantant, elle joue du violoncelle debout, et pour moi ça veut dire beaucoup. Tout est en place, bien plus en place que ne pouvaient l’être les concerts de Belle and Sebastian. Mais la fragilité essentielle aux mélodies d’Isobel, leur force et leur pertinence, bien dissimulées sous les arrangements délicats et doux, est toujours présente.

Le batteur danois dont je n’ai pas retenu le nom est d’une précision et d’une finesse extraordinaires dans son jeu. La guitare tient la mélodie pour qu’elle ne s’envole pas complètement, et il y a la voix d’Isobel qui en plus de vingt ans n’a pas véritablement changé, a peut-être seulement un peu pris en assurance. « Below Zero », avec les chœurs assurés par Nina Violet, est un premier morceau de bravoure. Isobel actionne de petites cloches, puis s’assied et attrape et gratte frénétiquement son violoncelle. On atteint les sommets de l’orfèvrerie pop quand la simplicité apparente des chansons est rattrapée par l’audace de la musicienne au sommet de son art.

« National Bird of India », bijou parmi les bijoux du dernier né, m’émeut comme à chaque écoute. Isobel Campbell ne regarde jamais vraiment le public. Toujours un peu mal à l’aise sur scène, elle préfère le plafond, les cordes de son instrument, ses partenaires d’un soir. Elle contredit totalement l’idée communément admise que sur scène il faut avoir une accroche de regard, qu’on ne peut pas le laisser partir dans tous les sens. Je pense que s’il n’y avait autant de sincérité dans cette timidité jamais résolue et pourtant pas du tout dérangeante ou malaisante ça pourrait être un défaut.

« Thursday’s Child », isssu de Milkway’s Sheet, ne m’était jamais apparue jusqu’à ce lundi comme une chanson essentielle du répertoire de Campbell. Mais je change totalement d’avis. Le violoncelle est déchirant. Nina Violet fait un étonnant contrepoint enragé au violon. Puis viennent quatre chansons écrites du répertoire avec Mark Lanegan. Nina Violet reprend les couplets de l’américain à la voix rocailleuse. Isobel est de plus en plus souriante, prenant un plaisir manifeste à défendre ses nouvelles chansons mais aussi ses anciennes sur scène. C’est déjà fini, c’est tellement triste, ça pouvait durer éternellement.

Mais non. En rappel on a droit à une improbable et magistrale reprise du « Runnin Down a Dream » de Tom Petty et une madeleine imparable avec « Is it Wicked not to Care », la première chanson de Belle and Sebastian. Petit cœur content, je reste un peu à papoter  au merch’ avec Isobel et son guitariste dans mon « so terrible english » elle dans son « so terrible french« . Elle me fait une jolie petite dédicace dans mon joli disque. Je peux sortir affronter la tempête, je n’aurai pas froid.

Fripouille