J’accuse, Western Stars et Nuestras Madres (2019)

Trois films critiqués cette semaine. Entre le ratage indécent du J’accuse de Polanski, le mégalomaniaque et Paulo Coelhoïen Western Stars de Bruce Springsteen, il est évident de conseiller Nuestras Madres de Cesar Diaz, caméra d’or du dernier festival de Cannes et représentant belge aux prochains Oscars.

jaccuse_300x666Évacuons d’abord le pire. Il y a de nombreuses années, Polanski était un immense cinéaste. Sa mise en scène du malaise, de l’épouvante, de la folie humaine, de l’enfermement – du Locataire à Répulsion en passant par Rosemary’s Baby – était magistrale et avait peu d’égale.

Ce mercredi, il revient avec sa lecture qu’il tient à voir comme autobiographique de l’affaire Dreyfus. Suivant le méconnu commandant Picquart (Jean Dujardin) qui par son obstination sur des décennies a grandement aidé à la disculpation de Dreyfus (un transparent Louis Garrel) Polanski livre un film poussiéreux, ennuyeux, instantanément ringard. On sent le labeur derrière chaque décor en carton pâte, derrière chaque costume qui engonce les personnages, mais peu ou prou d’idées de mise en scène, de cinéma. La prestation de Dujardin est toujours grotesque. S’il est rarement à l’aise dans le registre dramatique, ici par moments on doit se retenir de rire tant on s’attend à chaque moment qu’il nous gratifie d’un clin d’œil en regard caméra. Et Polanski, en se plaçant en victime d’une cabale, rend inconfortable voire impossible toute critique sur son film. Se servant de l’histoire de France comme un prétexte à clamer son innocence dans toutes les affaires de mœurs dans lesquelles il a été citée, il rajoute à la violence des actes passés l’indécence de sa parole, disant en filigrane que si on aime pas son mauvais film ce serait au nom d’un politiquement correct de l’époque.


westernstars_300x666Beaucoup moins grave et choquante est la mise en images par Bruce Springsteen de son dernier album Western Stars. Normalement, cet objet ne devrait pas être évoqué ici et n’aurait dû être que le dispensable bonus d’une édition deluxe du disque. Mais ne voilà t’il pas que par on ne sait quel miracle marketing ce truc sort en salles et sera en diffusion unique dans de nombreux cinémas ce dimanche. Pendant une heure et vingt trois minutes, le boss nous présente chacune des chansons de son dernier opus à coup de grandes tirades philosophiques immédiatement transformables en panneau de citations Facebook. Puis à chaque fois la chanson est jouée dans des versions avec grand ensemble de cordes et toutes dégoulinantes dans la grange familiale. Le public, assis tranquillement (ce qui est légitime vu son âge), boit des bières à la bouteille parce que c’est plus populaire et semble s’emmerder ferme. On ne peut que le comprendre. Et quand à la fin Bruce et sa femme Patti regardent leur « petit personnel » nettoyer en gardant leur distance la grange, on se dit qu’il est grand temps que l’arnaque « Springsteen représentant du petit peuple » cesse.





nuestrasmadres_300x666Nuestras Madres du guatémaltèque Cesar Diaz, à travers son personnage d’Ernesto (Armando Espitia), nous donne à voir un pan de l’histoire de son pays que nous sommes certainement beaucoup à mal connaître ou à ignorer. Ernesto est un anthropologue travaillant à l’identification des disparus pour qu’enfin les familles des victimes de la sanglante répression militaire et étatique durant la guerre civile soient indemnisées. Et quand il est confronté au récit d’une vieille femme, il pense identifier quelques bribes d’un passé qui lui permettra peut-être d’en savoir enfin un peu plus sur la disparition de son père.

Logiquement, il est interdit aux fonctionnaires de se servir des paroles recueillies à des fins personnelles. Mais évidemment, pour qu’il y ait film, il était nécessaire qu’il y ait transgression, qu’il aille à l’encontre de toutes les incitations amicales et hostiles à abandonner cette recherche d’une vérité ancienne. Mené comme un thriller au rythme effréné, nous sommes complètement happés par le combat mené par Ernesto, même si par manque de culture historique nous ne pouvons percevoir tous les tenants et aboutissants. Par la prestation d’Espitia, la confrontation avec la réalité des Madres, mais également par la géographie du village des crimes, on est totalement au cœur de l’enquête. On craint aussi son potentiel échec. Et, étrange paradoxe, c’est l’histoire qui nous est la plus étrangère, qui est la plus personnelle, qui réussit à donner lieu au film le plus vivant, le plus généreux, le moins égocentré.

Laurent Godichaux

J’accuse de Roman Polanski avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Mathilde Seigner.

Western Stars de Bruce Springsteen et Thom Zimny avec Bruce Springsteen, Bruce Springsteen, Bruce Springsteen et aussi Patti Scialfa.

Nuestras Madres de Cesar Diaz avec Armando Espitia, Emma Dib et Aurelia Caal.