Jack Of Heart chez Madame Moustache (24/03/2016)

J0Comme disait l’auteur de la Divine Comédie certains matins : « Fichtre, ce que la nuit d’hier fut DécaDantesque ! » Et pour cause, l’auteur dont l’Enfer  incarne la référence devait s’y connaître en bordel sans nom. Il en va de même pour Jack Of Heart qui depuis dix ans maraude dans les clubs intimistes, souillant de ses desseins salaces les âmes diaphanes des jeunes filles égarées. Il faut dire que son meneur Piero Ilov piétine le fil de la transgression et porte l’odeur du danger tout au fond des narines. Sa formation, quant à elle, se fend d’un garage aussi peu commun que confidentiel. Son propos se démarque en finesse de la vague qui écume depuis les années 2000 et crache soit ses démonstrations de classicisme encyclopédique soit sa gaieté pop ingénue ou ses geysers de sauvagerie punk. Retour sur ce soir de mars qu’une obscure actualité a privé de métros.

Tout aura été dit et répété sur Piero Ilov. D’abord qu’il ressemble à Patrick Dewaere au point d’installer la conviction qu’à l’instar d’Elvis et Michael Jackson sa mort est un simulacre (c’est dit). Au risque d’agacer, je persiste et signe. Les deux hommes affichent cette gouaille parisienne dont la drague appuyée hantait les bar-tabacs et les devantures de lotos sportifs dans les films hexagonaux des années 80. Pourtant, derrière la provocation et les postures bas-du-front, le musicien compose des ouvrages fins et frontaux, deux épithètes qu’il n’est pas aisé d’accommoder. Un peu comme quand, lors d’une interview avec son fan ultime, Lou Reed (le fin) sans doute consterné par la systémique de ce type de rapport ne trouve rien de mieux que de demander (le frontal) : « ça te dirait de me chier dans la bouche ? ». Pour faire passer le goût de cette dernière assertion je rappellerai que Piero écrit, compose et produit en parfait autocrate les chansons du groupe qui l’entoure. Comme quoi, de temps en temps, un jeu de scène scandaleux peut être largement plus qu’un cache-misère. Quel que soit votre degré d’initiation aux vices audiophiles, vos deux oreilles ne peuvent nier un tel savoir-faire. Et même si une seconde paire permettait la quadriphonie, celle-ci tiendrait du superflu.

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Pas question de réduire leur musique à ses influences. Elles sont trop nombreuses et trop savamment digérées. Néanmoins, pour en tracer une ébauche en esquivant le solfège, je convoquerai le raffinement cruel du Velvet Underground et la moiteur psychotrope d’Electric Prunes. Ce qui sur le papier constitue un programme immédiatement alléchant. Comme leurs camarades de bringue des Black Lips, on les gratifierait volontiers de deux ou trois titres si une suite était donnée aux Children Of Nuggets, la troisième compilation garage de Rhino qui documente les années 76 à 96. Définitivement plus accroché aux textures stridentes qu’aux basses rondes, Jack Of Heart, en jouant parfois au mépris des règles de sonorisation, bat les records dans le rouge. Une performance de 2008 aux côtés des Magnetix dans les ateliers-vitrines du Recyclart persiste dans ma mémoire pourtant gavée de noise brutale comme une expérience radicale et ouïecide ne tolérant la concurrence que des irresponsables Guitar Wolf. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Le vacarme bien qu’assourdissant laissait tout entendre.

Jack Of Heart s’est formé dans le sud de la France et y a d’ailleurs enregistré une bonne partie de ses deux excellents albums (Jack Of Heart et In Your Mouth sur Born Bad) et de la rétrospective (Only Seven Inches For your Girlfriend sur Teenage Menopause). Avouez que le patronage de ces deux maisons de disques suffit à faire pulser les slips en cadence. Attention toute particulière au vinyle Seven Inches For Your Girlfriend dont la pochette hallucinée signée Elzo Durt se doit d’être posée près de la fenêtre. Sans blague ! L’objet mérite que vous filiez dare-dare chez un disquaire compétent, et je ne me prends pas souvent pour Pierre Bellemare.

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Mais pour l’heure, revenons à nos moutons électriques. Ce jeudi, le public s’est déplacé malgré les événements mais se cantonne à un nombre à deux chiffres. Qu’à cela ne tienne, Madame Moustache, qui privilégie la qualité sur la quantité, ne peut de toute façon pas accueillir de foule considérable. Ça n’a ceci dit pas l’air de déranger Piero qui s’y produit avec bonheur plusieurs fois par an, en groupe ou aux platines. Les quatre musiciens montent sur scène vêtus comme l’as de pique à défaut de porter les frusques du valet de cœur. Piero, un chapeau de cow-boy aux couleurs de la Belgique vissé sur la tête et mis en valeur par sa lingerie habituelle plaisante sur un hypothétique retard de Bazooka, la tête d’affiche grecque qui aurait été informée qu’on annulait le concert. De notre côté on se doute que le groupe est probablement déjà là et on s’interroge : qui de Bazooka ou de ceux qui sont venus les applaudir est la cible de la farce ?

Les hostilités démarrent donc avec « Death Of Me », premier titre inconnu au bataillon suivi du tellurique « Baby Bitch » durant lequel le batteur (qui est affublé d’un amusant t-shirt Dirty girls need to get clean too) passe en vitesse martiale, rappelant le galop d’un « 7&7 is » de Love. Chaque fois que la rythmique s’emballe, c’est pour accueillir des chœurs qui penchent plus du côté des envolées solennelles voire gothiques que l’on trouve sur les disques des Yardbirds et pas du tout sur ceux des Bee Gees. Envolées qui sont elles-mêmes ponctuées par les cris iggyesques de Piero, manifestement investi par l’esprit du bâtard nourri au grain d’un coq et d’une louve. Pour le public le morceau est un véritable détonateur. Un pogo soudain menace mon verre de bière et en renverse une quantité déplorable. Irradiés de fuzz et désaxés par la syncope, les corps répondent présent sur « Be Yer Queen » et « Screaming At Me » qui prolongent la transe sans que l’on sache de nouveau s’il s’agit de reprises cryptiques ou de nouvelles compositions. On n’interrogera pas Piero qui aime se jouer des curieux au point parfois de mentionner des groupes qui n’ont existé que le temps de ses mensonges (si cela vous arrive, soyez gentils, opinez du chef).

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L’équarrisseur « The String Strong » précède le tube « Marry Me » dont le refrain chanté à tue-tête malmène certaines niaiseries plaisantes des sixties comme une Buick Elektra décapotable rose bonbon aplatie sous un camion chargé de parpaings. Un bien bel exemple d’ambivalence entre caricature sanguinaire et célébration décomplexée. Le titre seul s’accorde plutôt mal aux déluges de propositions graveleuses dont le set est imbibé. Un retour à la sévérité lysergique s’opère sur « Waiting For The Shit To Fall » ou comment l’été de l’amour a viré nihiliste après Altamont et Charles Manson. Mes considérations subjectives sont rapidement balayées par la déferlante gogo punk « Poney Crap » et par la morveuse « Love In Vain » qui ne crâne pas très loin des Sonics ni de Sky Saxon des Seeds pour ce qui est du chant de nez. On sent que la petite fête touche à sa fin sur « It’ll Be Fine » et elle se conclue par cette reprise du « Ann » des Stooges pour laquelle Piero tance le public une dernière fois au bas de la scène, à genoux et en porte-jarretelle. Cette reprise crue figure sur la set list depuis le décès de Scott Asheton. Ne résume-t-elle pas le péril rock’n’roll et sa gloire primitive ? Sur le premier effort des Stooges, deux chansons se sont toujours vu refuser la faveur du critique : « Ann » et « We Will Fall ». Deux titres qui peuvent paraître bricolés et qui recèlent cependant plus que d’autres l’appel du vide caractéristique des précurseurs de toute folie musicale à venir. Imaginez l’impact live de cette pépite que même l’iguane renâclait à interpréter.

Après cette leçon d’intégrité en bonne et due forme qu’on espère gage d’un album futur, on aura une petite pensée pour Bazooka qui doit prendre le relais. Pour ma part, je quitte les lieux rassasié. Au moins cette fois je ne me réveillerai pas nu au jardin zoologique, un puma léchant les postillons single malt de Piero à même mes précieuses oreilles.

Renard Surprise.

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