Kompromat et Bagarre au Théâtre National dans le cadre du Festival des Libertés (18/10/2019)

festivaldeslibertes2019_300x666Dans le cadre du Festival des Libertés, double affiche française avec Kompromat et Bagarre au Théâtre National. Deux prestations différentes mais convaincantes, chacune dans leurs genres. Commençons dans l’ordre par Kompromat, réunion évidente de Rebeka Warrior, héroïne de Sexy Sushi, et de Vitalic.

Il y a quelques mois, fan absolu de Rebeka Warrior (ex Sexy Sushi ou Julia Lanoë quand elle officie au sein de Mansfield Tya), j’avais été découvrir la version live de l’album sorti peu de temps auparavant. Six mois après, il s’agit certainement de l’album que j’ai le plus écouté en 2019. À chaque fois j’y découvre une subtilité nouvelle sous les façades frontales, les émotions pudiques de deux artistes actifs depuis assez d’années que pour assumer qu’iels n’ont plus l’innocence des débuts.

Quand il a été annoncé leur venue au Théâtre National, ça m’a semblé à peu près aussi incongru qu’un concert de Helmut Lotti au Magasin 4. Pourtant, quand je pénètre dans la salle au parterre dénudé de ses sièges, j’admets l’évidence : en 2019, une cold wave berlinoise aux racines underground parfois déjà muséifiée a tout à fait sa place dans nos institutions.

Rebeka, toute en noir, impériale derrière son micro, Vitalic derrière ses machines, ouvrent par le majestueux « Possession »Le son est clair, la voix aussi. La froideur de la musique est renforcée par l’attitude solennelle des deux Kompromat. Tout est cohérent, parfait, trop parfait. Le public danse sagement sur les rythmiques minimales et martiales de Vitalic. C’est un peu retenu, la magie n’opère pas encore.

kompromatt_850x300Puis après une vingtaine de minutes vient le tubesque « Niemand », et Rebeka, enfin à l’avant-scène, bouge, sourit et tout bascule. La voix se fait moins linéaire, devient aussi punk que cold wave. Rebeka assume qu’elle ne pourra jamais s’empêcher très longtemps d’être une frontwoman hors pair. En entretien au moment de la sortie de l’album, elle précisait que l’idée originelle de Kompromat n’était pas de se laisser piéger par l’humour présent dans la plupart de ses projets mais bien de revenir à la froideur des musiques qu’elle aime. Chassez le naturel… les blagues et l’amour du show humain sont déjà de retour dans les concerts de Kompromat.

Alors comme ragaillardie par ce bonheur enfin affiché, la fosse se transforme en dancefloor pulsionnel, souvenirs de raves affluant dans la musique et certainement dans les corps et cerveaux de beaucoup de spectateurs. En 2019, la musique électronique a l’âge d’être mélancolique. Anxieuse également, « La mort sur le dancefloor », reprise d’un Sexy Sushi déjà travaillé à l’époque avec Vitalic, conclue le set dans l’urgence de celleux qui savent déjà qu’iels n’ont plus tout le temps.

À peine le temps de reprendre son souffle qu’il faut se précipiter à l’étage, et déjà résonne le « Nous sommes Bagarre » annonciateur du collectif Parisien du même nom. Tant mal que bien j’arrive à me faufiler dans les premiers rangs aux allures de boîte à sardine. « Écoutez-nous » intime les cinq furieux, comme une injonction à propager l’urgence de leur message. C’est tonitruant, empli de doute, de colère, mais aussi d’amour. Musicalement, l’électro, les flows hip-hop et la batterie, la basse et l’esprit rock se mélangent dans un capharnaüm plus maîtrisé qu’il n’en a l’air. Le cocktail est explosif, ne laisse que peu de répit, les basses sont monstrueuses, le sol tremble. Le quintet, comme à son habitude, donne tout comme si chaque soir pouvait être le dernier de leur vie. C’est un cliché mais ici ça a du sens : iels n’ont pas encore 30 ans mais l’urgence qui se dégage de leur son, de leurs textes, est celle d’un monde aux lendemains incertains, d’un Occident qui ne va pas très bien ou « un soir à une terrasse sous la lune clek clek boom boom » il ne reste que du « Béton armé »Alors hédonisme et Carpe Diem sont revendiqués comme échappatoire, comme fuite nécessaire.

bagarre_850x300Exemple unique de fusion entre musique de club et chanson engagée, entre commentaire d’actualité et hyper corporalité, Bagarre vise toujours juste et est bien plus que la machine de guerre sonore des apparences. Chacun de leurs hymnes dit quelque chose d’un état du monde, de la volonté de combattre, et ce vendredi soir iels réussissent la gageure, par leur diabolique efficacité, de fédérer sur des morceaux sortis le jour même.

Ce qui est enfin remarquable et assez rare est le fonctionnement horizontal du collectif : les individualités sont respectées, chacun.e a son moment de lead, et les autres à ce moment se mettent au service du morceau. Cet état d’esprit n’apparaît jamais artificiel, la pratique égalitariste n’est jamais une pose et résonne aussi comme étant foncièrement moderne.

Fripouille

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