La vraie vie de Adeline Dieudonné (2018)

lavraievie_300x666Quand dans un livre au détour d’une fête foraine douce amère apparaissent les smoutebollen dans leur appellation bruxelloise d’origine j’ai immédiatement envie de me prosterner devant l’auteure de cette audace en signe de reconnaissance éternelle. Heureusement, les lecteur.rice.s non férus des croustillons zinnekes pourront se nourrir de beaucoup d’autres choses dans La vraie vie, le premier roman de l’écrivaine bruxelloise Adeline Dieudonné.

Une héroïne qui ne sera jamais nommée entre enfance et adolescence, une forêt, une femme à la réputation de sorcière putativement justifiée, un père/ogre redoutable, un prince certainement moins charmant qu’il n’en a l’air, tous les éléments sont réunis pour un conte contemporain qui, sur une base classique, trouve dans l’imagination et le style de Adeline Dieudonné la manière de renouveler encore et encore le genre.

La cruauté et la férocité sont des composantes essentielles de ce pan de la littérature, l’auteure paraît le savoir mieux que quiconque. Ses phrases au vocabulaire charnel, la description presque douloureuse des corps, de leurs maux mettent parfois mal à l’aise, marquent toujours. Mais, alors que souvent les personnages féminins de ces contes ont un côté passif, qu’elles attendent celui qui les délivrera de leurs malédictions, que ça peut être agaçant à nos yeux égalitaristes, rien de ça ici. On est en 2018, Adeline Dieudonné ne veut pas réduire la femme à son genre. L’adolescente, héroïne de La vraie vie ne veut surtout pas ressembler à sa mère qu’elle considère comme une amibe. Elle veut se battre contre son destin, contre le passé lui-même qui a transformé son frère adoré en ennemi qui ne dit pas son nom.

Littérature féministe donc, ce premier roman s’inscrit parfaitement dans son époque. De péripéties en rebondissements, l’arc narratif se tend et nous avec. On suit le personnage qui n’est pas toujours sympathique, qui n’est pas exempt de côté sombre, de pensées obscures et c’est très bien ainsi, mais on est avec elle, haletant dans ce qui ressemble de plus en plus à une fuite effrénée et salvatrice.

lavraievie_850x300Féministe aussi parce que même si notre héroïne est jeune, elle est déjà parfaitement consciente, avec l’exemple des relations de ses parents, qu’elle devra être forte pour échapper à sa condition de proie à laquelle la société pourrait la confiner. L’adolescence est aussi l’âge des éveils à l’autre, à la sexualité. Le prince charmant est un fantasme à l’apparence inaccessible ou un prédateur à la recherche de nouvelles proies. De l’extérieur, nous avons la tentation de juger avec notre morale, mais le conte est aussi le lieu de la transgression; Adeline Dieudonné le sait et l’assume, alors elle permet à ses personnages de s’affranchir des jugements sociétaux et aux potentielles victimes d’être des personnages agissants.

Au final, récit d’aventure mais aussi de fantastique voire de science-fiction, le premier roman de l’auteure bruxelloise est avant tout l’histoire d’une initiation à la fois subie et choisie, de la découverte de ce qu’est la « vraie vie », avec tout ce que ça sous-entend de douleur, de malheur, mais aussi la révélation de la volonté qu’il faudra avoir pour aller chercher les petits bonheurs qui permettront de les supporter. En refermant le livre, on se dit qu’il laissera des traces en nous, que ce n’était pas un simple divertissement agréable, que nous ne l’oublierons pas, qu’il a remué quelque chose et que c’est certainement là une des fonctions principales de la littérature.

Laurent Godichaux

La vraie vie par Adeline Dieudonné. Éditions L’iconoclaste. Sortie le 29 août 2018.