Laibach & RTV Slovenia Symphony Orchestra à Bozar (09/02/2016)

01 Quand les loups seront aux portes, entendrez-vous leur supplique ? Pour quiconque a la canine proéminente et l’oreille érectile, difficile de résister à l’appel de la bête. En effet, le bruit de bottes cadencé s’est frayé un chemin jusqu’au cœur de Bruxelles et plus précisément à Bozar, dans la prestigieuse salle Henri Lebœuf. Ceci étant dit, bons enfants de la providence aux oreilles propres, chassez toute crainte. Ces loups ne sont pas ceux qui proverbiaux sont entrés dans Paris. Martiaux et industrieux, il s’agit seulement de Laibach, un collectif d’agitateurs sonores d’avant-garde à l’inextinguible pertinence. Et constitué en meute derrière eux, c’est le RTV Slovenia Symphony Orchestra.

Le soixante-quatrième festival de Ljubljana programmait pour la première fois un événement à Bruxelles. L’occasion pour la capitale slovène d’exprimer sa gratitude à la réception du prix saluant sa verdoyance. L’annonce de la venue de Laibach à Bozar nous portait naïvement à croire que les polémiques absurdes que rencontrait le groupe se dissipaient enfin ou qu’elles n’avaient pas cours dans certaines sphères. Les institutions européennes, paraît-il, demeuraient moins enthousiastes à l’idée d’un rapprochement entre le récital et la mise à l’honneur de la verte capitale.

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Voilà trente-cinq ans que Laibach use avec intelligence de toutes les ficelles du lexique politique mondial sans jamais s’y commettre. Qu’il recycle des drapeaux, des affiches de propagande, des uniformes ou des hymnes (pop), le collectif est toujours resté détaché de toute idéologie. C’est d’ailleurs, sans doute, ce qui leur est reproché. User de signifiants variés sans froncer les sourcils ou sans agiter un index tendu en signe de désapprobation pourrait semer une dangereuse confusion. Bien entendu, si confusion il y a, elle est selon moi de la responsabilité de l’appareil politico-médiatique qui multiplie les contradictions à force de nous prendre le raisonnement et la morale en charge. D’autre part, on ne peut pointer du doigt un artiste pour seul motif d’ambiguïté, spécialement quand celle-ci n’est que la mesure de la distance mise entre l’artiste et son œuvre. Et si l’ambiguïté était le devoir de la moitié d’entre eux ?

En guise d’apéritif, quelques apparatchiks squattent la tribune, si fiers et honorés qu’ils en font la confession publique. Ces quinze minutes de miellat officiel s’achèvent sur la déclaration que Ljubljana est la plus verte et la plus belle capitale du monde et si cela peut hâter le début du concert, chacun est prêt à en convenir. Ce contretemps donnerait presque la nostalgie des gauches annonces dont nos concerts quotidiens sont coutumiers même si ces discours en costards font un écho amusant à la symbolique métapolitique du groupe.

L’attente fébrile touche à sa fin quand une voix nous prie d’éteindre nos portables et de nous abstenir de tousser. Le morceau d’ouverture « Olaf Tryggvason » installe une ambiance lourde et cinématographique. L’ajout d’un beat synthétique à cet opéra d’Edvard Grieg aurait pu heurter mais au contraire tout l’auditoire est immédiatement conquis. À propos, ce dernier est composé d’habitués du lieu en tenues chic, assis en première classe et de quelques inconditionnels de Laibach très chics aussi mais dans la catégorie ABL-Front 242.

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Les effets visuels sont toujours importants chez ces périlleux jongleurs de concepts. Un voile à peine perceptible est dressé entre le groupe et l’orchestre. On y projette une structure complexe faite de traits lumineux qui entre et sort de notre champ de vision jusqu’à ce qu’elle ait assez pivoté pour révéler le squelette façon fil de fer d’une église synthétique. La translation de l’édifice est accompagnée par les cordes de l’orchestre qui glissent comme sur des rails. La scansion est laborieuse et le martèlement implacable et dramatique. Du côté des voix, le contraste est de rigueur entre celle du chanteur Milan Fras qui charrie les fréquences graves avec austérité et monotonie dans une démarche s’approchant quelque peu de celle des moines tibétains ou du profondo basso et celle plutôt céleste de la chanteuse Mina Špiler qui évolue dans un registre franchement plus lyrique. La fin du morceau présente une accalmie durant laquelle cette dernière se pare d’un vocoder étrange et éthéré.

Vient ensuite « Ode An Die Freude », le fameux hymne à la joie de Beethoven qui lance des œillades espiègles au parlement de notre vieille Europe tout en égayant le ton et en nous renvoyant à la bande originale d’Orange Mécanique. Si l’attachement du groupe pour le classique est bien connu et fut notamment illustré lors de la tournée Laibach Plays Bach en 2008, il est étonnant de constater à quel point leur musique se prête à l’accompagnement d’un orchestre. Nombreuses sont les formations à s’être fendues de prestations orchestrales mais même si les résultats sont parfois sympathiques elles ne transcendent pas vraiment les répertoires concernés. En fait les slovènes paraissent carrément susceptibles d’avoir composé toute leur carrière avec cordes, cuivres et chœurs en tête. Extrait de l’album Spectre de 2014, « Eurovision » fait encore mouche avec son emphase qui aboutie dans une explosion de lumière et d’instruments sur la sentence :  « Europe Is Falling Apart ». Les passages dissonants de « Smrt Za Smrt » ouvrent la voie pour la cavale survitaminée de « Bossanova » issue également de Spectre et la première partie se termine par le tendu « Now You Will Pay » qui figure sur l’album WAT de 2003.

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Toute le long de la soirée, le groupe s’abstient de s’adresser au public et laisse ce soin à une voix off très proche de celle d’un châtelain slave dans une production de la Hammer, ce qui provoque l’hilarité générale. C’est cette voix qui introduit la suite du programme (quatre morceaux tirés de The Sound Of Music, La Mélodie du Bonheur) par un « And Now, For Something Completely Different » emprunté aux Monthy Pythons. S’enchaînent alors dans l’allégresse « Do-Ré-Mi », « Edelweiss », « The Sound Of Music » et « Climb Every Mountain » soutenus par des fleurs, des ciels de montagne et des regards d’ouvrières asiatiques confiantes en l’avenir. L’ensemble procure un sentiment de plénitude et on se plaît à penser que la propagande offre de temps à autres un divertissement utopique épanouissant, ce que nos tristes maîtres oublient un peu trop quand ils nous lubrifient l’esprit critique.

Une fois cette idyllique parenthèse close, « We Are Millions And Millions Are One » swingue à pleins tubes, appuyée par des chœurs virils aptes à vous faire vous lever pour rejoindre le grand mouvement du progrès immédiat. Les sifflements du public, encouragés par la voix off, précèdent « The Whistleblowers », augmentant encore la sensation d’élan collectif tel un millier de rossignols disciplinés chantant à l’unisson le ravissement vivifiant de la douce brise d’un matin de mai. Laibach ne durcit à nouveau le ton que pour un « Resistance Is Futile » cataclysmique avant de quitter la scène.

Le rappel qui ne tarde pas est d’une violence insoutenable, des petits poneys multicolores pleuvent à travers la salle art-déco au son de « My Favourite Things », cinquième reprise de la comédie musicale de Rodgers & Hammerstein. C’est avec cet aveu de la part de Milan au sujet de son adoration pour les héroïnes du dessin animé préféré des fillettes qu’à jamais s’établit la conviction que Laibach est l’apôtre branché du Nazisme le plus virulent. Le meeting diplomatique se conclue sur un medley de leurs deux reprises d’anthologie, « Opus Dei (Life Is Life) » et « Leben Heisst Leben » inspirées par le même « Live Is Life » du groupe autrichien Opus, détenteur du NRJ Music Award de la chanson internationale de l’année en 1984. Quand on vous disait nauséabond…

Une fois la scène définitivement évacuée, nous sommes gratifiés d’un petit film compilant des extraits du traitement par les médias et les autorités Nord-Coréenne de la venue exceptionnelle du groupe à Pyongyang et annonçant la sortie du DVD The Sound Of Music qui chronique l’aventure.

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En résumé, la musique de Laibach n’a jamais été aussi facile d’accès. À l’examen de leur discographie, beaucoup seront déroutés par les collages sauce industrielle de ces hits vulgaires sonnant comme un candidat à l’Eurovision en mal d’inspiration, de ces efficaces tubes kitsch à la pilosité développée et de ces énergiques machines à dancefloor electro body music. Mais le groupe en perpétuel mouvement file avec une bonne longueur d’avance devant son public qui le suit, le détachant de la masse des simplets sensationnalistes qui ternissent la scène martiale. Il est dommage que des formations de cette qualité soient ostracisées et amalgamées à celles qui sans distance révèrent la croix gammée. Dans nos régions où l’on se sert de la démocratie pour mettre au pas les peuples distants doit-on restreindre le nombre de petits poneys sur scène juste par détestation hypocrite des bottes qui brillent ? L’Occident peut-il cesser de se prendre pour le civilisateur des peuples, à commencer par celui qui l’habite ?

Renard Surprise.

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