Laissez bronzer les cadavres de Hélène Cattet et Bruno Forzani (2018)

affiche 300Puisque toutes les histoires semblent parfois avoir été racontées, le film idéal pourrait être le lieu de toutes les audaces stylistiques. Un grand cinéaste est souvent reconnu autant pour la forme que pour le fond. Quand l’écriture d’une critique amène ce genre de réflexion, c’est déjà que le film sort des sentiers battus.

Laissez bronzer les cadavres, troisième film de Hélène Cattet et Bruno Forzani librement adapté du livre culte du même nom de Jean-Patrick Manchette (que je n’ai pas lu) semble faire de cette pensée une ligne directrice. Certains spectateurs/lecteurs disent que c’est fidèle à l’œuvre originelle mais peu me chaut. D’abord parce que je milite pour la libre trahison des bouquins dans leurs adaptations, ensuite parce qu’une fois de plus je me suis laissé happer par le monde visuel et sonore crée par le duo.

Quelques mois après la vision (privilège professionnel), je ne me souviens pas de ce que ça raconte. Je me souviens d’un braquage, de courses poursuites sur des routes corses au soleil de plomb, de gangsters retranchés, d’autres qui veulent leur piquer leur magot, de flics qui font leur sale boulot de flics un peu stupides. Et, c’est tout. Je me souviens aussi qu’à la sortie de la salle, je n’aurais pas pu beaucoup mieux résumer l’histoire. Un peu sonné, j’essayais d’en discuter avec mes comparses, mais c’était confus. Comme pour Amer et L’étrange couleur des larmes de ton corps, leurs deux précédents films, les sensations ne se laissaient pas enfermer par l’étroitesse du langage.

Mais, même si ça ne me gêne pas vraiment en tant que spectateur, ça me pose un problème quand je dois écrire mon papier. Quand le lecteur lit la critique d’un film il aime en savoir le sujet. C’est une sorte de réflexe, un besoin de se raccrocher à quelque chose de concret, de tangible.

gabarit_850x300
Moi j’ai envie de parler de gros plans sur un regard hagard, de ciel bleu à faire pâlir un monochrome de Klein, de femme nue qui se fait recouvrir d’or, de paupières qui claquent, de dents qui grincent, de sueur sur les visages. Je ne suis plus certain de rien. Je ne sais si ce sont des réminiscences d’images vues ou des hallucinations causées par une drogue trop forte transposée sur pellicule.

Cette maîtrise totale, époustouflante de l’image et du son, cette volonté de rendre complexe la trame narrative des deux cinéastes qui est leur atout majeur, qui les classe dans la catégorie des inclassables, finit peut-être dans leur troisième long métrage par être également une limite. Pour la première fois, si je me suis toujours autant laissé emporter, voire submerger par leur maestria, je me suis aussi senti noyé avec ce que ça peut comporter de fascinant et de dérangeant.

En conclusion, on peut donc dire que l’idéal esthétique d’un cinéma de pure sensation est encore une gageure.

Article garanti à cent pourcents basé sur des souvenirs d’une seule vision namuroise en septembre.

Fripouille

Laissez bronzer les cadavres de Hélène Cattet et Bruno Forzani avec Elina Löwensohn, Marilyn Jess, Michaelangelo Marchese, Pierre Nisse, Bernie Bonvoisin, Stéphane Ferrara,… En salle depuis le 10 janvier au Nova à Bruxelles.