Le Dialogue des Carmélites à La Monnaie (15/12/2017)

5c53ffb955Une production d’envergure s’expose en reprise d’une version parisienne de 2013 au sein de notre chère ville. Deux castings, un belge et un français, se partagent cette fois-ci un Poulenc grave et languissant. Derrière la porte du Carmel, intrigue et symboles dans un décor sombre et géométrique nous aspirant dans l’abîme…

En bouillonnement de révolution française, il s’agit de la crise existentielle de Blanche de la Force (Patricia Petibon) qui quitte sa famille pour aller vivre dans un ordre religieux catholique contemplatif. Elle veut se laver de sa honte et changer d’identité, mais finira par réaliser le carnage environnant et son incapacité  à trouver une place terrestre dans sa quête de justice, ni même à revenir auprès de son père (Nicolas Cavallier) avant sa guillotine. Texte de Bernanos, rongé entre tourments sentimentaux et questions morales, il s’agit avant tout d’une réflexion philosophique avant cette période révolutionnaire où Dieu sera assassiné, en quelque sorte, via une guerre contre l’Église. C’est d’ailleurs avec cette première phrase dessinée à la craie sur le mur de la scène d’introduction qu’on parlera de cet enjeu intérieur : la liberté, plus tard complétée par la « liberté, égalité en Dieu ».

Le premier acte nous attire déjà dans le doute et le sacrifice… Le mysticisme de Blanche, interprétée de manière fragile, dont la voix ne passe pas toujours l’orchestre dans ce début d’opéra – à part dans les aigus -, s’entretient de sa retraite avec son père, qui lui aussi peine à dépasser la section de cuivres mais nous fait preuve d’une présence d’acteur qui compense largement. Tout ceci met par contre en avant la rondeur et la portée de voix du Chevalier de la Force, joué par Stanislas de Barbeyrac.

DIALOGUES_Karine Deshayes (Mère Marie), Patricia Petibon (Blanche de la Force)©Baus

Alain Altinoglu dirige avec animosité l’orchestre, peut-être même avec un excédent de puissance, ce qui nous éloigne légèrement de la scène. Cela nous rend un Poulenc qui a perdu de sa légèreté, et qui lie musicalement un peu trop ses coups de théâtre habituellement surprenants. Mais c’est sans perdre de sa richesse de pupitres et de sa fougue, qui aurait pu tout de même laisser plus de place aux chanteurs par moments. Le décor mouvant (Pierre-André Weitz), en perspective, avec les multiples tableaux, balance l’équilibre de plateau vers la noirceur de l’éclairage (Bertrand Killy).

Une prieure extraordinairement charismatique interprétée par Sylvie Brunet-Grupposo, dont l’articulation des mots nous mâche quelquefois le sens, provoquera un drame presque fantastique. Un arrière-goût du tableau de la chambre de Van Gogh, avec un lit accroché en forme de croix au bon milieu du décor, en hauteur, nous laisse plonger du dessus sur l’agonie de cette Madame de Croissy en cette scène plus que réussie et puissante, dont  l’immobilité de la mise en scène nous laisse tout de même encore un peu sur notre faim. Par gourmandise sûrement. Et une Sœur Constance joyeuse (Sandrine Piau) à la voix cristalline…

DIALOGUES 2©Baus

Après un bref entracte où l’Union des artistes nous propose ses sabots habituels, recommencent les deuxième et troisième actes, remplis d’animosité, de férocité et même de rage.

Le cours reprend la présence soutenue de l’Aumônier,  joué avec justesse par Guy De Mey, ou bien celle de Nabil Suliman qui enchaine les rôles (en tout trois), et nous prononce la sentence dans cet énorme puzzle de décors où lors de la sentence finale, il fera une prestation en hauteur par une ouverture latérale… Et puis cette scène finale digne d’un rêve où la mort par la guillotine devient presque une libération d’un monde parfois injuste où la liberté de croire, le mysticisme, nous propulse dans notre propre jugement moral… Et des interludes christiques dont la douceur des figures mélangées au jeu de lumière offre un tableau particulier.

Il s’agit là d’une production de grande envergure pour La Monnaie en cette dernière de l’année 2017 qui annonce les fêtes… N’hésitez pas à aller la voir pour sentir un avant-goût des chœurs de cette période hivernale !

Béatrice De Bock

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