Le principe de Jérôme Ferrari (2015)

Le-principe-de-Jérôme-Ferrari-300x300Un jeune homme perdu dans sa propre existence et fasciné par Werner Heisenberg, (1901 – 1976, physicien allemand âgé de trente et un ans quand il recevra le prix Nobel de physique en 1932) et son principe d’incertitude essaie de trouver son propre chemin dans un monde contemporain obnubilé par l’argent, la réussite et la consommation, tout en opposant la notion de beauté à la notion de mal.

Jérome Ferrari est un écrivain né en 1968 et vivant actuellement à Paris. Si son nom vous est sans doute familier c’est qu’il a reçu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. En 2015, il publie chez Actes Sud un nouveau livre : Le principe. C’est un livre court, d’une centaine de pages, divisé en quatre parties : position, vitesse, énergie, temps. C’est un roman dense avec plusieurs récits emboités. D’une part le récit premier, contemporain, d’un jeune homme un peu largué qui après avoir fini son service militaire se retrouve perdu dans un monde où tout semble lui échapper. Il entame une discussion intérieure et spirituelle avec Werner Heisenberg, homme de sciences remarquable et personnage ambivalent. Fondateur de la mécanique quantique, il décidera dès le début du régime Hitlérien de rester en Allemagne Nazie et sera l’un des pères du projet uranium, projet dédié aux développement des armes secrètes allemandes et nucléaires pendant la seconde guerre mondiale. Selon lui : « il ne serait pas resté par sympathie, mais pour préserver l’avenir et préparer l’après-guerre. » Il assurera même avoir voulu freiner le programme nucléaire si celui-ci avait été en passe d’aboutir… Aujourd’hui encore sa collaboration est controversée.

article principe2Après la guerre, il sera interné dans le cottage de Farm Hall avec neuf autres savants allemands ayant « appartenu aux diverses équipes engagées dans le programme nucléaire nazi (…) des microphones ont été dissimulés dans toutes les pièces de la maison » Le but : découvrir la nature exacte de leurs relations respectives avec le régime nazi. Le 6 août, les dix scientifiques apprennent l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima. Certain pleurent, mais pleurent-ils pour les bonnes raisons ? Pleurent-ils pour les vies perdues ? Pleurent-ils pour la science, transformée en arme meurtrière et utilisée par les puissants ? Ou pleurent-ils par orgueil de ne pas avoir été les premiers à trouver la formule de la bombe ? « Est-ce que vous êtes bouleversés parce que nous n’avons pas fait la bombe à uranium ? Je remercie Dieu à genoux que nous n’ayons pas fait la bombe à uranium. Ou bien êtes-vous déprimés parce que les américains l’ont faite avant nous ? » Cette première strate du récit est mis en exergue au travers du principe d’incertitude de Werner Heisenberg.

Le principe d’incertitude ou d’indéterminationqui lancera les bases de la mécanique quantique, énonce que pour une particule donnée on ne peut connaître en même temps sa position et sa vitesse. C’est ce théorème qui inspire le roman de Jérôme Ferrari, non pas seulement de manière scientifique mais philosophique d’une part : comment réussir à analyser notre existence si on ne peut connaître la vitesse à laquelle les choses évoluent et en même temps où nous nous trouvons et où nous allons ? Et morale d’autre part : « Les pensées peuvent être cachées, secrètes, honteuses, oubliées, elles peuvent être douloureuses, inacceptables ou incomprises, elles peuvent même être contradictoires : elles ne sont pas indéterminées. »

article principeLe thème peut paraître hermétique mais ne vous détrompez pas, pas besoin d’une maitrise en physique pour dévorer ce livre. Jérôme Ferrari c’est d’abord une écriture remarquablement juste, des mots choisis avec soin, une fluidité et une poésie de la langue française. Puis une densité et des propos percutants. Cet auteur réussit l’une des choses les plus remarquables en littérature : il créé son propre langage, une langue qui n’appartient qu’à lui et qui vous happe dès les premières pages. Mélangeant et faisant danser ensemble souvenirs, faits historiques, dialogues et questionnements intérieurs.

Et si on se laisse juste porter par les lettres, ou même si la complexité de ce roman nous échappe par moment, Jérôme Ferrari le dit lui-même : de toute manière « on essaye de comprendre les choses à partir de sa propre expérience parce que c’est tout ce dont on dispose et c’est, bien sûr, très insuffisant, on ne comprend rien, on comprend de travers, ou seulement l’inessentiel, mais quelle importance ? »

Manon Yerlès