Ludwig Von 88 au Magasin 4 (14/05/2017)

00BIl est écrit qu’à la fin des temps aura lieu la seconde venue du Messie. La photo du candidat désigné par les médias unanimes m’a laissé dans un complet désarroi. Ne pas achever la France, il en paraissait incapable alors mourir pour mes péchés… faut pas demander. Anéanti et cartésien comme pas deux, j’ai fait mes valises pour Lourdes quand l’actualité du Magasin 4 est une nouvelle fois entrée dans ma vie. Ludwig Von 88 était de retour et survolerait Bruxelles le 14 mai prétextant que c’était l’anniversaire du célèbre Marcor et que celui-ci avait été décidément très sage cette année.

Tels des Barbapapas constitués en chasse sauvage, moissonnant les états d’âme et les dommages karmiques, ils allaient jaillir d’halos de mercure et qui sait ? Rémi Bricka en profiterait peut-être pour passer dire bonjour. Moi qui avais failli partir recueillir leurs lumières sur les mains à Rennes en décembre, j’allais enfin voir la formation qui hantait mes cauchemars depuis leur cessation d’activité puisqu’elle était survenue juste avant que j’aie l’âge de courir les lieux de perdition. Ça méritait bien un papier, histoire de figer tout ça pour les siècles des siècles. Non, la nostalgie n’est pas nécessairement nécrophile. Ici, elle est la chronique d’une joie intempestive nommée jouvence.

Une décennie et du rab après la visite de courtoisie de Bérurier Noir à Dour, personne ne pensait que Ludwig Von 88 allait remettre la main dans la malle à fringues improbables. Nobru (guitare) donnait dans la salsa au sein de Sergent Garcia depuis un bout de temps, Jean-Mi (machines) mixait du dub sous le nom de Junior Cony, Charlu (basse) chantait du reggae dans Kiladikilé et sortait un album en 2013 et Karim Berroukka (chant) accomplissait son destin prophétique, la plume à la main.
Bref, la surprise était totale. Et comme pour leur potes bérus, tous les territoires de la francophonie allaient se couvrir de sourires aux dentitions laconiques. Quinze années ne suffisent pas à apprendre à des punks à manger du quinoa.

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On s’en souvient, la fiesta Bérurière de 2004, témoignage d’intégrité de ses auteurs, avait gonflé les cœurs (aux artères mises à mal) de sentiments anormalement nobles. Elle souffrait néanmoins des habituels stigmates qui affectent les punks repartant écumer les sept mers. Parce qu’il est toujours étrange d’écouter une horde d’hommes mûrs à la panse relativement amollie entonner des refrains incendiaires surtout quand les cordes vocales trahissent qu’on n’est plus aussi alerte que jadis. Oui, les affres de la nostalgie se fardent souvent de couleurs morbides quand on les regarde en face.
Ludwig dans son absolue suprématie ne pouvait subir la déconfiture. Ludwig allait faire rayonner sa grandeur et laver la Terre du péché de Sodome et Gomorrhe. Ludwig se ferait fort de réconcilier les peuples depuis le delta du Mékong jusqu’au Haut-Rhin et inviterait à la table les tribus sans têtes venues des abysses glacés de la planète écarlate. Ludwig était et serait encore le rédempteur par intérim des peuples.
En tout cas, je tâchais d’y croire car il n’y a jamais eu et il n’y aura sans doute jamais plus de son plus rough que Beethoven. En témoignent les myriades de déçus qui n’ont pu se procurer de ticket et qui errent probablement à l’heure qu’il est, la mine longue et terne, au pays du regret (je sais que tu t’es reconnu).

Ce dimanche de mai, le ciel de Belgique exprime son assentiment par une météo tordue crachant en simultané la pluie et le beau temps. Il est à peine plus de 18h, le Magasin 4 a largement dépassé sa demi-capacité quand Crête et Pâquerette prononce ses constats dystopiques d’une voix…euh… souple et veloutée où surnage une pointe d’ironie. C’est pas du Costes mais presque. Certains se demandent ce que peuvent bien faire sur la scène un caddy, un perroquet, une girafe et un poney en peluche. Bah…passons…
Bientôt, Les Slugs qu’on ne présente plus viennent estampiller l’entreprise façon reconstitution historique des émois d’Aredje et Ludwig comme pour le live Saint-Valentin 98. Ils sont interrompus brièvement par un lapin masqué porteur de banderole. Tout est normal. Leur set terminé, la salle est comble et cinq cents personnes commencent faire monter la température.

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Pas de chant de moines orthodoxes ou de « Carmina Burana », c’est un extrait de clavecin qu’on met un petit temps à identifier (celui de « Messire Quentin ») qui annonce que les démiurges vont nous prêter audience. Le choix traduit efficacement la considérable gravité d’une soirée dont le caractère historique n’est plus à plaider.
Soudainement, l’ambiance vire au délire ! La boîte à rythme de « Oui-Oui Et La Voiture Jaune » percute l’audience et le lampadaire. Tout est pour le mieux : les vocaux n’ont pas pris une ride et la balance est impeccable. On jubile tout autour de moi et c’est inconcevable, je suis moi-même plus heureux qu’il est permis.
Jamais des quinquas n’avaient fait montre d’autant de crédibilité, vêtus de casques vikings, de capes et de survêtements de sport (liste hautement non-exhaustive). Et comme le sport c’est bien et qu’il faut éprouver la foule pogotante, on enchaîne sur « Louison Bobet » avant d’être surpris par des canons à cotillons et quelques effets pyrotechniques plutôt rares en ces murs.

Jusque là, les titres vindicatifs font leurs preuves et les affaires prennent bonne tournure. Les cordes saumâtres et sommaires claironnent leur manque éhonté d’académisme, narguent le solfège et ressortent triomphantes. Les machines grésillent leur sèche bienveillance à coup de taser sur nos échines fléchies.
À ce stade, j’aimerais retourner dans le passé et dire au jeune chroniqueur que je fus enfant : « J’ai sans doute putréfié ton corps. Je n’ai pas soumis les nations à ton joug juste et avisé. Je n’ai jamais fait carême. Mais je ne t’ai pas trahi. »

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On pourrait douter que les titres mid-tempo jouissent de la même efficacité mais il faut l’admettre, Ludwig Von 88 diffuse une sorte particulièrement virulente de bonne humeur pathologique. Et pourtant, voilà bien un thème qui rapporté à la musique, me séduit difficilement (la bonne humeur). Quand on ne file pas à toute blinde sur les sentiers de la gloire, on délire en ska, reggae, dub très au-delà des clichés patauds de la Mano Negra.
Cependant l’équilibre entre les morceaux « modérés » et les rentre-dedans penche radicalement en faveur de ces derniers. On se pasteurise donc l’organisme dans une chaleur considérable tenant du feu purificateur et par quelques raids irrépressibles sur le pogo. Le final cotillons et gerbes de flammes évoque un concert de Kiss au camping. Ça ne manque pas de charme.
Au total, vingt-sept plombs pour péter les tubes et pas un seul faux pas. Tout y étais. Absolument tout. Les interludes improvisés dévastateurs, le sample de Zorro le renard sur « Mon Cœur S’Envole », la maison bleue adossée à la colline, les chœurs en latin sur « New-Orleans », une pincée de nudité frontale et on n’a pas dû se farcir la jungle de Tamanrasset. Ça a eu lieu près de Bruxelles (en plein centre même). Rien n’avait changé.
C’était tellement jouissif qu’on en aurait pris le double. Après un détour par l’after au Barlok, on rentre au bercail à travers des bas-fonds éventrés où le souffle d’une soirée fastueuse fait tout sauf se larmoyer. Les amours de jeunesse ne meurent jamais (sauf le tien Micheline car je t’avais prise pour ta sœur).

PS : Milles excuses pour les photos baveuses. La sueur en suspension noyait l’objectif comme le David Hamilton de « Tendres Cousines ».

Renard Surprise.

Setlist

Oui-Oui et la voiture jaune // Louison Bobet // Guerriers Balubas // Mon cœur s’envole // Nous sommes des babas // Paris brûle-t-il ? // Marche // Sur les sentiers de la gloire // Pocahontas (chaque fois) // Cannabis // Poussière d’empire (pousse de bambou) // Sur la vie de mon père // William Kramps // Sebastiano Furioso // H.L.M. // Lapin Billy s’en va-t-en guerre // New-Orleans // Bilbao // Club Med // O Tchang // Arlette (Proletaire) // Come on boys // La Forêt // 30 millions d’amis // Le crapaud et la princesse // Crêpe Suzette // Ouh lala

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