M de Sara Forestier (2017)

m_300x666Une scène résume plus que toutes les autres la volonté de Sara Forestier de faire un film qui met les sensations comme moteur du film. Quand l’héroïne (Lila, interprétée par Sara Forestier elle-même) rentre le soir chez son père après une première nuit passée avec son amoureux – de façon très belle et très pure, c’est le terme qu’elle emploie – immédiatement, comme d’éphémères tatouages, elle écrit sur son corps toutes les premières émotions perçues au contact de celui de son amant originel.

Justement, cette première fois parlons-en. Jamais le sexe n’a été filmé de cette façon, avec ce point de vue là. Mais n’en disons pas plus. Il ne faut surtout pas tout déflorer (ouah le mauvais jeu de mot).

M raconte l’amour, l’histoire la plus rabâchée du cinéma. Pourtant, nous, spectateurs, se laissons encore emporter par ce tourbillon parce que Sara Forestier le fait avec une folle inconscience, une énergie incroyable et surtout une honnêteté de tous les instants. On pardonne tout à ce film, ces maladresses, cette façon de vouloir tout y mettre dans une sorte de chaos même pas maîtrisé. Cette omniprésente spontanéité, ce non-respect de certaines règles du récit et du montage pourraient, il faut en être conscient, déstabiliser certains. Mais selon moi, c’est aussi ce qui donne au film toute sa particularité et son originalité.

L’humour discret qui fait de petites apparitions aux moments les plus inattendus est à l’image du film tout entier. Il nous surprend tant qu’on ne sait pas tout d’abord s’il s’agit vraiment de ça. Par exemple, nous sourions presque un peu malgré nous, quand les pieds sales de Jean-Pierre Léaud en sandales, tout à fait déplacées dans cette situation, sont montrés en gros plan pendant qu’il est sommé de s’expliquer sur les étranges comportements de sa cadette (sœur de Lila). Puis, effet kiss cool, le souvenir de la scène est plus drôle encore que la scène parce qu’on y perçoit une métaphore de la personnalité toute entière du film, éloge des personnages un peu à côté de leurs pompes.

m_850x300L’emploi de la musique (essentiellement des chansons tirées des derniers albums de Christophe) est aussi pour le moins novateur et impertinent. En choisissant parmi les morceaux les plus expérimentaux du chanteur français, Forestier n’est jamais dans l’illustration ou le soulignement trop souvent entendus. On sent que certaines décisions de la réalisatrice ont dû apparaître incongrus, dérangeants et qu’elle a probablement dû batailler ferme pour imposer autant d’audaces. Et ici, on en revient à la seule scène du sexe du film, on est bien au-delà de l’habituel contrepoint. « It must be a sign » est plaqué sur la scène avec une telle vigueur, un tel aplomb, qu’elle se fond dans l’image comme une expérience sonore et visuelle qui emporte le film dans une dimension entre la poésie et l’art plastique.

Tous ces partis-pris qui auraient pu rendre le film indigeste sont transcendés par le jeu de Redouanne Harjane et de Sara Forestier elle-même. En les filmant au plus près de leur émotions, de leurs souffles, de leurs peaux, le spectateur est tout le temps avec eux. Ce n’est plus un film d’amour mais une définition de l’amour lui-même, maladroit, naïf, mais fort et prégnant.

Fripouille

M de Sara Forestier avec Redouanne Harjane, Sara Forestier, Jean-Pierre Léaud,… En salles à Bruxelles depuis le 15 novembre.