Mektoub My Love : Canto Uno d’Abdellatif Kechiche (2018)

meltoub-300x666Abdellatif Kechiche est peut-être le réalisateur français le plus controversé du moment. Il attise la polémique, il en joue parfois, et il aime à se faire passer pour la victime d’un système (alors qu’il est fréquemment récompensé…). Il y a quelque chose de revêche dans son caractère, dans son cinéma et c’est peut-être aussi ça qui me le rend sympathique. Mektoub, My Love : Canto Uno, son nouveau film, explore une nouvelle fois les corps, les amours mais aussi les classes sociales comme vecteur de discriminations inconscientes.

Dans Mektoub, My Love : Canto Uno (ce qui laisse supposer qu’il y en aura un deuxième au moins) Kechiche filme son obsession pour la jeunesse, les libertés qu’on tente d’entraver. Amin (Shaïn Boumedine), jeune homme exilé à Paris pour espérer un jour devenir scénariste est de retour dans la région de Sète où il a passé toute sa jeunesse. Il y retrouve les plaisirs simples et tourmentés à la fois d’un été au soleil à bronzer, à séduire, à vivre des amours éparpillées mais aussi à se poser les questions sur son avenir, sur son éloignement d’un monde qu’il va peut-être quitter définitivement…

Grand film sur les apparences, chacun joue un rôle, ment aux autres et surtout à soi-même. Tout le monde semble apeuré par la liberté et l’insouciance qui leur est accordée. Ils voudraient être autre chose que ce que l’existence leur a programmé. Comme beaucoup de films sur cette période de la vie, Mektoub, My Love : Canto Uno est une fable initiatique, mais jamais on n’est certain que l’évolution va se faire; on craint que pour certains l’enfermement sera plus confortable que l’audace.

Dès la scène d’ouverture, la couleur est annoncée : il fait chaud, et Amin, qui veut faire la surprise de sa venue à Ophélie (Ophélie Bau), sa meilleure amie, la découvre en plein ébats sexuels avec son cousin Tony (Selim Kechiouche). Il est gêné de ce qu’il voit, mais il continue à observer. La position de peeping Tom du héros peut être renvoyée à celle de Kechiche lui-même. Et quand la première confrontation entre Ophélie et Amin a lieu, elle sait qu’il les a vus; elle est dérangée mais aussi flattée par la tension sexuelle. Le regard sexué comme une évidence entre voyeur et exhibitionniste, entre masculin et féminin n’est pas interrogé, ni remis en question.

mektoubb_850x300On est dans un film parfait représentant du male gaze. Kechiche tourne autour du corps de ses actrices avec un regard toujours plus sexualisé (les plans se concentrant sur leurs fesses ne se comptent pas), et il y a une espèce de malaise devant tant d’auto-complaisance voyeuriste qui peut s’installer. Ça reste le film d’un réalisateur de 57 ans, produit de son époque qui ne perçoit peut-être pas, malgré sa fascination pour le passage de l’adolescence à l’âge adulte, que la société a évolué, que tout ne peut plus se filmer de la même façon.

Pourtant il me semble que le film va au-delà de ce déjà trop vu. La sexualité des femmes est désirante, libre, elles ont les mêmes droits que les hommes. Le personnage d’Ophélie n’est pas méjugé par exemple et, c’est malheureux de devoir le signaler, mais c’est encore rare dans le cinéma en 2018. Les femmes ont ici de vrais rôles, elles ne sont pas le faire valoir unique de la volonté masculine.

Mais ce qui sauve par dessus tout Kechiche de tous les reproches qu’on peut légitimement faire à son cinéma est son talent de réalisateur. L’intrigue de son film est ténue. Il filme la fête, la paresse, le farniente; ça pourrait être ennuyeux mais un souffle parcourt le film tout entier, une beauté irradie de chaque plan. Et comme un canto due devrait arriver, j’attends avec espoir de voir si il parviendra à faire évoluer le personnage d’Amin pour le rendre plus moderne, plus contemporain (celui-ci se situe dans un 1994 finalement assez intemporel).

Fripouille

Mektoub, My Love : Canto Uno d’Abdellatif Kechiche avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Selim Kechiouche, Lou Luttiau, Alexia Chardard, Hafsia Herzi. En salles dès maintenant.