Mes coureurs imaginaires de Olivier Haralambon (2019)

mescoureursimaginaires_300x666Il faut que je le confesse maintenant, ma plus grande passion dans la vie n’est pas la musique ou le cinéma, mais le cyclisme. Pas faire du vélo, mode de déplacement ou loisir au grand air, mais le cyclisme comme sport, comme spectacle. Comme toutes les passions, elle est irrationnelle, inconditionnelle, peu me chaut les critiques sur ses travers et dérives. Au contraire, les excès, les défauts du sport cyclisme par le dopage rajoutent presque à sa mythologie, comme les drogues le font pour le rock depuis 60 ans.

Olivier Haralambon, entre philosophie et sport, entre compétition et psychologie, depuis trois livres démontre magistralement à quel point, loin des idiots clichés du « tous dopés », le cyclisme peut être un magnifique objet littéraire, un condensé d’humanité dans tout ce qu’elle a de plus brut et de plus beau. Ses coureurs, comme moi, le fascinent, il veut toujours plus s’approcher de ce qui les fait tenir, de ce qui les fait courir, les fait se dépasser pour atteindre un impossible accomplissement. Mais voilà, même si on peut le comprendre, parce qu’on aimerait mieux les connaître, on est quand même lassés par leur com’ lissée à l’extrême par leur entourage. Alors Haralambon, en douze portraits, va tenter de dire ce qui n’est jamais dit, tout ce qui doit être caché pour ne pas nuire à une image à laquelle tiennent tellement les sponsors.

Si jamais l’auteur ne dit les identités, quand on suit le cyclisme, on reconnait certaines figures derrière le masque de l’anonymat. Évidemment, il y a le bimbo de oro, Franck Vandenbroucke, auquel l’auteur avait déjà consacré le crépusculaire Le versant féroce de la joie. Il y aussi sa fille Cameron qui, au-delà de toute raison, décide d’entamer une carrière de cycliste professionnelle en sachant qu’elle ne pourra que décevoir les espoirs absurdes des admirateurs de son père. On y rencontre aussi un Lance Armstrong, plus touchant, moins froid, moins arrogant que lors des interviews données au temps de sa splendeur. Comme si à l’intérieur de chaque coureur il y avait aussi quelque chose qui les dépassait, une mystique de la souffrance indispensable à la transcendance de la performance.

mescoureursimaginaires_850x300Puis la mémoire parfois fait défaut. Derrière un portrait, on se souvient de cet homme qui pour combattre l’obésité avait pratiqué le vélo d’appartement de façon tellement compulsive qu’il avait atteint un niveau suffisant pour passer cycliste professionnel. Il s’était spécialisé en « contre la montre », discipline idéale pour exprimer toute sa puissance en respectant la solitude d’un combat individuel. Mais ironie malheureuse, malgré quelques recherches, on ne retrouve plus son nom et on laisse son histoire parmi celles des anonymes du peloton oubliées même par les spécialistes.

Mais ce n’est pas grave, il n’est pas nécessaire de reconnaître les coureurs imaginaires de Haralambon pour se plonger dans leurs doutes, leurs ambitions souvent déçues, leurs doutes jamais résolus. Je pense qu’il n’est même pas indispensable de savoir qui a gagné Milan San Remo et les Strade Bianche cette année (un des portraités) pour découvrir tout simplement des humains. Le style d’Haralambon, tout en envolées lyriques même et surtout pour décrire le prosaïque, s’il demande des efforts conséquents, notamment par un vocabulaire riche jusqu’à l’excès (le pêché mignon de l’auteur français), permet des échappées vers un ailleurs qui dépasse les limites mêmes de son sujet.

Laurent Godichaux

Mes coureurs imaginaires de Olivier Haralambon, éditions Premier Parallèle.

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