Nashville Pussy au Magasin 4 (05/04/2016)

npussytourjanLemmy aux abonnés absents, les fanatiques des voix frottées au papier de verre peuvent légitimement sortir leurs mouchoirs. Pas si vite ! Il est toujours possible de compter sur Nashville Pussy. En vingt ans d’existence Blayne Cartwright est loin d’avoir ménagé ses cordes vocales. Aussi mélodieux qu’un chat malade dans un mixer, on ne l’accusera jamais de minauder derrière le micro. Avec l’aide de son épouse Ruyter Suys qui usine les solos éruptifs à la pelle, le prêche du rock brûleur de chandelles promet d’animer les hanches des canailles encore quelques temps. Faites hisser la potence pour les foies jaunes, nous on va violer la loi de plusieurs États et dépenser l’or de la diligence au Magasin 4.

C’est au temps des premiers amours que nous fîmes la connaissance de ces enfants illégitimes venus de Géorgie. Comme Gwar ou Turbonegro dont ils ont repris le formidable « Age Of Pamparius », ils furent portés par l’émission Jackass dont le succès grandiose à base de rock’n’roll, de punk et d’inconscience n’épargna aucun continent. Alors au sommet de leur gloire (lire : dotés d’une relative couverture médiatique), ils venaient de sortir le populaire Say Something Nasty et endolorissaient nos tympans juvéniles à l’occasion d’un festival de Dour (2003) dont on oublia beaucoup. Bien mal aisé d’oublier par contre que Ruyter avait escaladé, la Gibson à la main, l’échafaudage de la Last Arena, prouvant définitivement que des héritiers d’Angus Young elle était la plus allumée (d’autres jouent encore les équilibristes sans lui arriver à la cheville). De retour aux côtés de Blayne, elle avait descendu une bière sans les mains au beau milieu d’un solo. J’ai essayé gauchement et mon admiration a gagné en envergure. Quelques années plus tard (2005) ils revenaient sur la plaine de la Machine-à-feu, l’album Get Some sous le bras, assignés à une scène de moindre envergure (sur cet album on conseillera la reprise du « Nutbush City Limit » de Tina Turner). Depuis, ils se sont fait rares sur le sol belge malgré une aptitude inchangée à secouer la viande et les pires volontés.

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Leur discographie débuta comme une relecture atrabilaire des riffs d’AC/DC arrosée d’une sauce outlaw sudiste grasse et pimentée. Tenace était l’impression de se livrer à l’écoute des champions australiens du hard rock/blues rock en plein rush de speed. Comme si des punks particulièrement crades se livraient au pillage du boogie rock de Canned Heat et Lynyrd Skynyrd. Au fil du temps Nashville Pussy affine considérablement son écriture. Le tempo souvent plus marqué ralentit quelque peu, faisant place à des grooves dansants à souhait. Le résultat n’en est pas moins burné, tout testicule surnuméraire comptant double. D’emblée on est posé comme un opossum goguenard sous l’influence d’une adéquate quantité de bourbon. C’est la seule image qui me vient pour l’instant, il faudra faire avec.

Avec des titres comme « Blowjob From A Rattlesnake », « Meaner Than My Mama », « Hooray For Cocaine, Hooray For Tennessee » ou encore « The South Is Too Fat To Rise Again », l’univers de débauche des nuques rouges se déploie en toute transparence. Un exotisme qui vaut à la troupe un succès considérable sur le vieux continent où les porteurs de Stetsons et Santiags continuent malgré leur nombre de susciter l’incrédulité (notre plat pays en connaît de Dixmude à Bastogne). Les textes crus sont légion et ne cèdent rien au mûrissement. Tous sont d’inoubliables comptines avec à l’honneur du sexe, de l’adultère, des bagarres de bar et plus de drogues que ne peut en contenir le coffre de la Chevrolet Impala d’Hunter Thompson. La formule peut paraître banale mais participe ici d’un humour dévastateur.

Ce mardi, avant même que le premier groupe soit en piste, la salle se remplit bien vite. La difficulté de se mouvoir dans une capitale « assiégée » explique peut-être en partie le phénomène. On démarre au quart de tour lorsque Fraü Blücher And The Drunken Horses salue un Magasin 4 qui lui est déjà tout acquis. L’ombre de Mötorhead plane encore, le public arborant ça et là le célèbre Snaggletooth tandis que le bassiste qui porte un t-shirt à son effigie triture une Rickenbacker reconnaissable entre toutes. L’attentat sonore sent fort le squat, les égouts et le cuir de combat shoes. Les Bruxellois qui sont attachés aux lieux pilonnent leur punk and roll à la vitesse à laquelle les pintes s’éclusent. Le plaisir de jouer qu’ils affichent ne peut être feint et on s’amuse de l’écart entre leur mixture fielleuse et l’effet qu’ils produisent. Tout le paradoxe du défouloir d’une haine jouissive et salutaire. Les compositions sont variées et percutantes. Quand elles ne flânent pas vers le street punk, on leur trouve un petit quelque chose de l’alchimie qu’offrent les Plasmatics à qui elles empruntent la sophistication. Les intitulés traduisent une humeur franchement légère (cf « A poil ! »). Un saxophoniste évoquant Steve MacKay est cette fois de la partie. Ce renfort stoogien sur certains morceaux brûle autant qu’il souffle. La chanteuse réclame une Chimay bleue qui transite immédiatement depuis le bar jusqu’à la scène. Elle introduit le titre « P.I.T.A. » (Pain In The Ass) et se met à sauter comme une dingue, gâchant sa bière dont la mousse en mouvement constelle l’air qui l’entoure. Comme pour un hymne véritable le public suit à l’unisson. Preuve que le bas de l’affiche ne démérite pas et que le rock belge teigneux a encore du répondant, tant face à son cousin pop qu’à ses frangins internationaux.

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Après ce détour punk, on recadre le propos avec le second groupe qui sonne lui comme un clone de Airbourne. Ces autres dépositaires incontestables de l’héritage d’AC/DC avaient, on s’en souvient, pasteurisé l’ancien Magasin 4 lors d’un concert époustouflant. Certes Worry Blast ne joue pas dans la même division mais impossible de résister à cette ancestrale recette expédiée à un volume cathartique. Mais si les helvètes ne brillent pas par leur originalité, ils convainquent tout de même. Le chanteur paraît vraiment s’échiner à imiter les postures et les « vocalises » de Joel O’Keeffe alors qu’il ressemble à Steve Estatof. Chantant en anglais, il s’exprime dans la langue de Voltaire, ce qui est louable puisque ce genre de musique augmente les aller-retours avec le bar, dégradant les facultés cognitives.

C’est donc hébétés par une hydratation ostentatoire riche en houblon qu’on accueille le quatuor de tête. Dès l’introduction de « Come On, Come On », on s’interroge : a-t-on bien envisagé toutes les causes possibles du réchauffement climatique ? Le refrain (« come on, come on, come on, fuck yeah ! ») se pose juste au niveau auquel notre intellect commençait à battre en retraite. À partir de « Rub It To Death » on ne s’explique plus comment les onze ans qui nous séparent de nos dernières rencontres ont pu s’écouler sans que l’occasion d’y retoucher se présente. Concluant le titre par la phrase « …feel like god, smoking meth and I’m going to rub it to death… » Blayne enchaîne avec « I’m So High » qui braille si fort les joies de l’altitude que les anges préféreraient ne pas disposer d’oreilles plutôt que de sexes. Ce morceau pérennise finalement l’image de l’opossum dont j’ai usé il y a quelques paragraphes. Les « pussies » se remettent à nous pousser dans les cordes. « Pillbilly Blues » cogne dur mais fait rire avec sa pseudo-apologie du Xanax, de l’oxycodone et du tourisme narcotique. Suivent trois chansons tirées de l’album High As Hell : le titre éponyme, « Wrong Side Of A Gun » et « Shoot First And Run Like Hell ». La certitude s’installe que les glaciers fondent dangereusement aux pôles en ce moment. Le tempo s’adoucit sur « Hate And Whiskey » qui parle tellement au corps que c’en devient obscène. À aucun moment la Gibson n’affaiblit le feu nourri des solos efficaces.

À ce stade, on s’étonne que Ruyter porte encore son haut à franges et son t-shirt, la Canadienne étant connue pour s’effeuiller. Blayne lui versera du Jack Daniels droit dans le gosier et boira quant à lui une bière transvasée dans son chapeau. Mais côté acrobaties, l’abstinence est de mise. On ne s’en inquiète de toute façon pas. On comprend que c’est soit l’œuvre de la maturité, soit la nécessité de séduire à tout prix en festival qui ne s’impose pas quand on joue devant des fans. Sans que l’on n’ait cessé de se démener comme un beau diable, réduits en esclavage par le rythme tout puissant, on se prend « Going Down Swingin’ » en pleine poire. Ensuite viennent la chaloupée « Everybody’s Fault But Mine » et « Up The Dosage » toutes deux issues de la dernière galette. « Go To Hell » fait office de ballade.

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Durant « Good Night For A Heart Attack » les musiciennes baissent le ton avec révérence pour donner à Blayne le loisir de chanter un éloge à lui-même, déclarant qu’il est plus cool que Lightning Hopkins et tout ça sur le vieil argument du live fast die young et drogues à gogo. « Why Why Why » examine la question : fallait-il se raser les gonades pour une fille plate qui m’a cocufié avec son oncle ? Puis les trois acolytes s’écartent, laissant Jeremy Thompson marteler seul ses fûts avant de revenir présenter le groupe en préambule à « Go Motherfucker Go ». Sur ce tube pied au plancher le pogo prend de l’ampleur et son appel se fait trop pressant pour s’en exclure. La formation s’éclipse le temps de faire ce qu’il est coutume de faire derrière le rideau, juste avant un rappel (chercher une serviette et un verre d’eau). De retour pour la salve d’honneur, Blayne, Ruyter, Jeremy et Bonnie Buitrago tamponnent un « Struttin’ Cock » comme les vagues d’un tsunami de satisfaction crâneuse. Nashville Pussy fait ses adieux avec un « Fried Chicken And Coffee » dont la basse bourdonnante nous décolle la pulpe du fond. Rétrospectivement on aurait du recevoir ce dernier titre comme un conseil plutôt que de se répandre désinhibés à mort dans les rues de la capitale. Dans un ultime élan de bonté, la blonde guitariste détachera une à une les cordes de sa hache pour en pourvoir quelques veinards.

Comment ne pas rendre hommage à une des formations les plus généreuses en bonnes vibrations. Si l’Ouest fut conquis sur la durée, Bruxelles le fut en une heure et demi. On regrettera seulement qu’aucun titre de l’album de 2002 Say Something Nasty ne soit joué. D’habitude si peu enclins à la nostalgie, on aurait volontiers cramé nos neurones sur un « Keep On Fucking », « The Bitch Just Kicked Me Out » ou un « « You Give Drugs A Bad Name » et j’en passe. Petit regret tout de même, d »autant plus que tous les autres albums étaient représentés.

Renard Surprise.

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