Quatre jours de musique francophone au Festival FrancoFaune (03-13/10/2019)

francofaune2019_300x666Quatre soirs au festival FrancoFaune pour une recherche de contrastes, quelques confirmations, révélations, agacements et autres réflexions sur le monde de la musique francophone.

Le label La Souterraine, son fonctionnement essentiellement par compilations thématiques et sans contraintes économiques, a trouvé une place de défricheur depuis de nombreuses années déjà et à permis de mettre en lumière quelques unicités de la chanson francophone. Une carte blanche leur était proposée à la Maison des Musiques en ce deuxième jour de festival.

Ça commence avec un Antoine Loyer dont Chansons fraternelles, le dernier disque, ne m’avait fait ni chaud ni froid. J’y retrouvais une habileté d’écriture certes, mais mise au service d’une simplicité trop ostentatoire que pour être honnête. Mais ce soir, la formule est différente : les Mégalodons Malades, trois chanteuses (le terme de choriste serait bien trop réducteur) et deux musiciens entourent Loyer. Et tout prend une autre dimension. Nous sommes au cœur de Bruxelles ou en Occitanie après la récolte et nous chantons des chansons simples mais magnifiquement habillées par les voix des trois comparses féminines. C’est ludique et inventif, ça ne prend pas la poussière d’un folklore des origines. Ça joue, ça s’amuse, ça se voit sur les visages sur scène et dans la salle. Et quand ça finit, on est un peu déçu que ça s’arrête, même si on est ravi par l’arrivée de Sabine Happart.

Quelques jours auparavant, l’écoute de l’album par Sabine Happart d’une sélection de chansons de  Jean-Luc Le Ténia, outsider parmi les outsiders de la chanson brute française, m’avait fait découvrir dans le répertoire du médiathécaire manceau une tendresse et une profondeur insoupçonnées. Ce genre de disque totalement improbable est aussi ce qui me fait tellement apprécier ce label.  Ce soir, pendant une quarantaine de minutes, avec une timidité et une retenue non affectées mais aussi beaucoup de force et de puissance, l’homonyme des frères fouronnais va habilement mélanger son répertoire à celui du Ténia. Sa façon d’habiller les chansons par un jeu de piano qui fait parfois penser à Véronique Sanson est à la fois élégante et puissante. La grâce est souvent tellement plus touchante quand elle est inconsciente.

La soirée se conclue avec Mohamed Lamouri. Son Underground Raï Love paru cette année fait son petit buzz mais ne remplit pas les petites salles bruxelloises. L’art du storytelling fait souvent prendre des vessies pour des lanternes, et comme il a chanté dans le métro et qu’il est aveugle, on a tous les ingrédients pour une belle histoire. Mais musicalement, son raï joué au clavier cheap (type Bontempi) aux sonorités platement synthétiques et aux compositions sans originalité ne cassent même pas une patte à un canard. Au rappel, aux premières notes, on se laisse entraîner, pensant « enfin un bon morceau » puis on reconnait « Ya Rayah ». Tout est dit.

Le lendemain, c’est au 140 que mes oreilles me portent. En première partie, je découvre enfin pour la première fois le folk pop des CélénaSophia. Ambiance camp scout, ça tape dans les mains dans le public. C’est une des choses que je déteste le plus dans les concerts orientés chanson française. Tout le monde s’amuse semble-t-il, je m’ennuie ferme et je pense à Saule, ce qui n’est jamais très bon signe.

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Keren Ann

Mais ce n’est pas grave, comme je ne suis pas là pour ça. Depuis une vingtaines d’années déjà, je suis avec la plus grande attention la carrière de la discrète Keren Ann. Bleue, son dernier album, sous des dehors de mélancolie feutrée, possède pourtant ce charme indéfinissable qui laisse une empreinte dans les esgourdes des amateurs de folk délicat. Assez rapidement, elle révèle sa surprise à être invitée à un festival tel que FrancoFaune, elle dont la plus grande partie de la carrière se fait dans la langue de Joni Mitchell. Alors elle s’en amuse en plaisantant en néerlandais, rappel de ses racines hollandaises. Concert tendu et apaisé à la fois, comme toujours chez elle les arrangements se font plus rock sur scène. Francophone, elle ne le sera que le temps de quelques chansons extraites de Bleue; rapidement elle ira chercher quelques perles de son répertoire new-yorkais. Classieuse, elle nous emmène dans son Brooklyn pendant plus d’une heure. Quelques spectateur.rice.s partent avec certainement le sentiment d’avoir été floué.e.s, de ne pas avoir eu la dose complète de variété francophone. Moi, peu me chaut, et je reste sur l’impression que Keren Ann est une des meilleure songwriter de sa génération.

Pour l’antépénultième jour de festival, l’extraordinaire nouveau lieu qu’est la Tour à Plomb accueille une soirée dédiée au hip-hop. Et ça commence par une très bonne surprise avec les liégeois de Marbre. Textes, présence, énergie, ils ont déjà beaucoup d’atouts. Seules les prods pêchent peut-être parfois par excès de sagesse et manquent d’originalité. Mais l’opération séduction de leur hip-hop à l’ancienne fonctionne quand même très bien.

Oré, jeune française à salopette, leur succède. Comme évidence face à sa pop urbaine électro on pense dans les meilleurs moments à Yelle, dans les pires à Jaïn. C’est frais, léger, parfaitement inoffensif, mais au final le côté survitaminé forcé est quand même assez épuisant.

Choolers Division

Choolers Division

Puis viennent les Choolers Division. On évoque toujours le handicap des deux MC comme principale caractéristique du crew et c’est bien dommage. Abstract hip-hop avec expérimentations, gangsta rap, énergie punk donnent à leurs prestations une force surpuissante. On comprend rien aux textes mais on s’en fout. Puis quand les MCS se mettent aux machines, ils balancent une techno virant drum and bass digne d’une free party des années 90. Transe et sueur se mélangent, il est temps de rentrer avant que ne commence le concert des omniprésents et déjà beaucoup trop vus Glauque.

Atteindre la Zilvere Zaal du Beurs est déjà un exploit digne des plus grands alpinistes, mais moins que celui d’arriver à supporter le prétentieux et surtout totalement ringard concert du marseillais Fred Nevché. J’avais écouté d’une oreille distraite un ou deux titres et j’avais trouvé ça pas trop mal. Je n’avais pas perçu toute la grandiloquence, la poésie étalée comme la culture confiture du poète français. Les textes sont remplis de beaux mots, de boursouflures et de logorrhée. Mazette, quand va-t-on arrêter de confondre poésie et chanson ?

Il y a quelques années, j’avais vu les débuts d’Atome, et leur électro-pop en français m’avait horripilée. Alourdie par des démonstrations de technicité, elle perdait l’indispensable immédiateté requise par le genre. Ce samedi, j’adoucis mon jugement, peut-être grâce à ce que vient de me faire subir Nevché, mais j’ai décelé quelques morceaux efficaces derrière les insupportables gesticulations de rock star possédée de  Rémy Lebbos. Évidemment, ce serait mieux si tout était chanté par Coline Wauters, mais on sent bien que le gaillard n’est pas prêt à l’idée de ne plus être au centre de toutes les attentions.

Je finis mon festival avec ma première expérience François Bijou. Le trublion, en quelques mois, s’est bâti une belle réputation scénique. Paillettes, glamour et humour sont mises au service d’une variét’ aux paroles décalées. Musicalement, on est près de Patrick Sébastien, du karaoké de fin de soirée, mais le public s’amuse sincèrement. Moi, l’humour en chanson me lasse comme si on me racontait la même blague pendant trois longs quarts d’heure. Mais le bougre fait le show, il faut le reconnaître.

A boire et à manger semble toujours être la conclusion idéale de FrancoFaune. On sent toujours la volonté de la part des programmateurs à démontrer que la chanson en français n’est pas exclusivement le cliché qu’on en fait. Mais on perçoit aussi l’éternelle difficulté à monter une affiche qui ne soit pas un peu trop propre, un peu trop lisse, défaut dû certainement en partie à une obsession trop grande pour une belle langue française un peu figée.

Fripouille

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