Rencontre avec Laurent Micheli réalisateur de Lola vers la mer

Rencontre avec Laurent Micheli réalisateur du touchant et questionnant Lola vers la mer, histoire de Lola (Mya Bollaers), une jeune femme trans qui, suite au décès de sa mère, se voit confrontée à la dureté et à l’incompréhension de son père pour son identité, ce qu’elle est. Road movie initiatique certainement, mais aussi film dans lequel le privé est éminemment politique. Alors on lui a posé quelques questions dans une conversation à bâtons rompus.

Lola vers la mer. Au-delà de l’aspect voyage que cela entend, la destination est la mer. Est-ce que c’était dans une volonté d’ouvrir de nouveaux horizons ?

L : Je crois. Après on se sait jamais de quelles façons les choses se construisent ou sont en partie inconscientes. Il y a quelque chose de cet ordre-là. Un voyage, qui n’est pas que physique. C’est aussi un voyage émotionnel, spirituel. Ils vont à la rencontre l’un de l’autre. Mais aussi à leur propre rencontre. Ce film est une quête identitaire. Autant pour le personnage du père que pour Lola.

Par rapport à cela, les road movies ont souvent un côté initiatique. Et je trouve que l’aspect initiatique est finalement plus important encore pour Lola que pour le père. Lola, quelque part, elle sait déjà où elle va.

L : Il y avait avec ce film l’idée de parler d’un personnage trans qui ne soit pas une victime. En tout cas pas d’elle à elle. Si elle est en souffrance parfois c’est du rejet venant de l’extérieur. Ce père est comme une métaphore de la société. Et c’est cette société qui doit changer selon moi, plus que les personnes qui sont dans sa marge. C’est une fille qui sait qui elle est. Elle est droite dans ses baskets, elle est bien dans son corps. Elle ne laissera personne lui dire qu’elle n’a pas le droit d’être qui elle est. Et donc le personnage qui doit le plus se déconstruire c’est celui du père, Philippe. Mais néanmoins, Lola a aussi un trajet à faire. Elle doit aussi accepter que son père est celui qu’il est. Elle doit quelque part faire la paix avec l’enfant qu’elle a été. Elle doit pouvoir lâcher prise, s’abandonner complètement à qui elle est.

Pour moi, au moment où le film commence, sa transition est déjà faite. Même si l’opération de réassignation n’a pas (encore) été effectuée.

L : Sa transition est déjà faite au niveau identitaire, quasiment au niveau social. Après, il n’y a pas une fin en soi à une transition. Il n’y a pas un but à atteindre autre qu’avoir un point de concorde avec ce qu’elle est. Et donc oui, on prend le personnage quand la transition est déjà entamée.

Le personnage du père interroge aussi beaucoup le masculin. Dans son rejet premier, il y a aussi une peur de perdre quelque chose de sa définition de la masculinité. Certaines réactions que tu as eues sur les réseaux sociaux (une sorte de mini-raid sur Twitter suite à l’article élogieux de Telerama) montre également cette angoisse qui se transforme en violence.

L : Je ne pense pas que ce soit abordé frontalement dans le film. Effectivement, il y a beaucoup de choses à déconstruire. Il y a des images archétypales et archaïques de ce que sont la masculinité et la féminité. C’est comme si on allait perdre quelque chose. Pour beaucoup de mecs c’est ça le danger, de perdre notre position dominante, notre pouvoir. Il y a des gens qui ont l’air de tenir dur comme fer à une masculinité viriliste, qu’on appelle aujourd’hui toxique. L’idée est de questionner ces représentations. Même pour le personnage de Lola. Évidemment c’est une femme, il n’y a pas de question à se poser là-dessus. Mais je voulais que ce soit une femme qui ne subisse pas les injonctions. C’est pour ça que j’espère que par rapport à ça ce soit un personnage le plus moderne possible. Elle faisait du skate avant de transitionner, elle continue à en faire. Même si le milieu du skate est très masculin, dans lequel il y a très peu de filles. C’est compliqué pour elles d’exister dans ce milieu. Nous nous en sommes rendus compte quand j’accompagnais Mya pour y suivre des cours. Il y a quelque chose de très viriliste dans ce milieu et ce n’est pas évident de s’y sentir bien avec une masculinité différente ou une féminité. Il y a vraiment l’idée de faire un personnage fluide. L’image du père aussi se déconstruit au fur et à mesure du film.

À la base, il est déjà en position affaiblie par la mort de sa femme.

L : Il essaye de rester fort. Mais il perd pied.

Est-ce que tu as fait une recherche de type documentaire sur les transitions ? Est-ce que tu as rencontré des gens avant même l’écriture ?

L : J’ai rencontré des gens pendant l’écriture. C’était super important pour moi de dépasser les idées préconçues qu’on peut avoir en tant que personne cis, de les déconstruire, d’aller au plus proche du réel. J’ai lu des livres. J’ai regardé des docus. J’ai rencontré des parents d’enfants trans, des gens trans. J’ai beaucoup échangé avec des filles trans. Je me suis renseigné aussi sur l’aspect plus médical. Le personnage que j’ai écrit veut procéder à des opérations de réassignation. Mais ce n’est pas forcément un but en soi pour les personnes trans. Lola essaye de défendre cette idée face à son père. Il n’y a pas un seul chemin de transition.

D’ailleurs on parle relativement peu de la question biologique mais plutôt de l’aspect financier qui permettrait les opérations de réassignation.

L : Plus que l’aspect voyeuriste d’un changement de sexe, l’idée était de montrer comment le côté financier rajoutait des difficultés dans un parcours du combattant. Les personnes trans sont souvent de base plus précaires parce qu’elles ne sont pas toujours bien soutenues par leurs familles, qu’elles ont des difficultés d’accès à l’emploi, au logement. En plus on te dit « ce sera autant de milliers d’euros pour les opérations« . Il y a l’idée de montrer que ces personnes sont ostracisées, ne sont pas soutenues dans la société. Faut changer de regard.

La comédienne a t-elle apporté des choses à l’écriture ?

L : Oui, elle changé quelques petites phrases.  Sur un scénario de 90 pages, il y a une ou deux choses dont on a discuté, mais comme un acteur le fait sur n’importe quel rôle. Comme j’ai fait un énorme travail documentaire je pense que j’étais déjà assez juste sur le sujet.

C’était le premier rôle de Mya Bollaers au cinéma, mais Benoît Magimel a une énorme expérience. Comment as-tu procédé pour trouver une ligne commune ?

L : Je crois que j’ai essayé de me servir un maximum de ce que ça créait comme déséquilibre dans le jeu pour le mettre en parallèle avec le déséquilibre présent dans la relation. Ce sont deux personnes qui ne se comprennent pas très bien dans le film. Benoît a été très bienveillant avec Mya. Il lui a donné beaucoup de conseils. C’était un bon allié pour moi, pour aller provoquer des choses en elle. Au final c’était lui qui se retrouvait tout le temps dans le jeu avec elle. Au fur et à mesure du tournage j’ai adapté un peu ma méthode en étant plus interventionniste pendant les prises. Je parlais beaucoup à Mya. Parfois, je jouais avec elle. Quand le personnage du père était hors champ c’était moi qui lui donnait la réplique. Il a fallu adapter une façon de travailler à deux réalités très différentes. Benoît est quelqu’un de passionné par le jeu. Mais c’est aussi un acteur qui a besoin d’être accompagné, dirigé, comme tous les acteurs. Tu dois le tirer à toi, dans ton univers, dans ton regard, malgré sa virtuosité. Avec Mya, le travail a été fait sur le plus long terme. On a beaucoup travaillé en préparation sur la création du personnage.

Est-ce que Mya Bollaers a été une évidence au casting ?

L : J’ai rencontré plusieurs personnes. Je me suis arrêté sur elle parce qu’au casting elle a réussi à nous émouvoir très fort. Il y avait quelque chose de très sincère, de très fort qui se dégageait d’elle. C’est à la fois quelqu’un de très pudique et pas du tout. Elle a eu l’intelligence de comprendre que pour interpréter ce personnage elle devait être sans filtre.

À la vision du film je me suis senti par moments oppressé par la colère des personnages qui est souvent le moteur de la relation, surtout dans la première heure. Il y a quelque chose d’épuisant pour le spectateur. Était-ce quelque chose de voulu ?

L : Je ne sais pas. Ce sont des personnages qui ne se comprennent pas. C’est compliqué de ne pas être en colère quand ils se prennent dans la gueule tout ça. Mais je ne trouve pas qu’il n’y ait que de la colère. Je trouve qu’il y a de la nuance à l’intérieur de ça. Il y a de l’incompréhension, une perte de confiance de la part de Lola, une forme de désespoir. Il y a de la lutte. Mais très vite ça rentre dans un autre rapport. Ils sont plutôt en train de se narguer. Elle le nargue beaucoup. Mais j’ai déjà lu ça, que des gens trouvaient qu’il y avait beaucoup de violence. En même temps ce n’est pas inintéressant que ce soit suffocant. Mais à l’écriture on voulait qu’il y ait une véritable évolution. Peut-être que ça ne se ressent pas autant qu’on l’a écrit. Je ne sais pas. Mais pour moi, il y a un cheminement, la qualité du rapport change, parfois dans des micro détails. Après il y a aussi des allers-retours dans la colère. C’est sûr que c’est fatigant. Mais quand je vois la transphobie de certaines réactions de gens qui n’ont même pas vu mon film, ça m’étouffe, ça me fatigue aussi. Je trouve ce monde extrêmement violent. J’ai envie de rendre compte de ça. À un moment avec ce genre de sujet le cinéma a aussi un rôle politique. On ne peut pas avoir qu’un regard politique sur un film. Mais quand on n’a pas du tout un regard inscrit dans une société, dans une réalité ça ne va pas je pense. On parle de vrais gens qui vivent ces réalités.

Est-ce que tu penses que le financement du film a pu être plus compliqué par son sujet ?

L : Dans toutes les commissions publiques ça a été facile. On a eu les aides du premier coup. Ce n’est quand même pas rien. J’ai eu la sensation d’être tout le temps face à des gens bienveillants, à l’écoute, qui croyaient à la pertinence de ce sujet, de ce film. Il y a eu plus de réticence du côté des chaînes françaises. Bien que la directrice de la section cinéma de France2 a eu un vrai coup de cœur pour le film dès la lecture du scénario. Je pense qu’elle l’a vraiment défendu en commission, mais il n’est pas passé. Ils ont préféré une comédie française, légère, familiale. C’est un peu dommage d’avoir des gens qui ont des coups de cœur, qui sont à ce type de poste et qui n’arrivent pas à les faire passer pour des raisons financières. Passer après Girl a peut-être aussi influencé certaines décisions. Comme si faire un autre film sur le sujet était trop immédiat. Comme si on n’avait pas le droit de raconter plusieurs films sur un même sujet.

Laurent Godichaux

Lola vers la mer de Laurent Micheli avec Mya Bollaers, Benoît Magimel.

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