Rétrospective Edouard Luntz au Nova (29/11-16/12/2018)

47233946_124356838470133_6851099434193780736_nLe Nova est réputé pour sa propension à faire découvrir ce qu’on ne peut voir ailleurs. Pendant une vingtaine de jours, ce sera à nouveau le cas. La première rétrospective Edouard Luntz de l’histoire. « Edouard Luntz, késako ? » me direz-vous. On va essayer de circonscrire un peu le mystère.

Edouard Luntz est né en 1931 et mort en 2009 à Paris. En 1960, son premier court métrage Enfants des courants d’air reçoit le prestigieux prix Jean Vigo. Narrant la vie d’enfants dans un bidonville aux portes de Paris, son style, mélange de rigueur, de dureté et de poésie, y est déjà tout entier. Clairement, il est un cinéaste de son temps, mais un petit quelque chose fait qu’on ne peut pas le raccrocher à la Nouvelle Vague naissante. Il est plus âpre, il est plus en marge. Paris et ses habitants l’intéressent moins que ses exclus, rejetés aux alentours de la capitale. Ce sera notamment le cinéaste de la banlieue, à un moment où celle-ci n’est même pas encore un des sujets d’étude préféré des sociologues. Au tournant des années soixante et septante, il analyse déjà le malaise, les tensions sociales, l’isolement, le « no future » comme seul horizon.

Soyons honnêtes, je n’ai pas encore vu tous les films invisibles du bonhomme qui seront projetés dans cette rétrospective, mais j’ai vu ce qui est unanimement considéré par la plupart comme le sommet de sa carrière, Les cœurs verts. Zim, un jeune loubard, se fait arrêter alors qu’il siphonne de l’essence avec sa bande (coucou les gilets jaunes). Il refuse de balancer ses potes; le code de l’honneur des déclassés est important dans le film de Luntz. On sent déjà tout le désespoir sur son visage qu’on dirait tout droit sorti d’un Pasolini période Accatone. Quand il sort de prison, il retrouve sa bande, mais déjà la jeunesse menace de s’en aller. Ils zonent encore ensemble, comme tous les jeunes de toutes les époques, ils veulent de l’argent, ils veulent de l’amusement facile, ils veulent baiser (on assiste d’ailleurs à une horrible scène de viol collectif, parce qu’il le faut pour faire partie du groupe). Il faut trouver du boulot, il faut trouver une femme, il faut fonder une famille. C’est comme ça, il n’y a pas vraiment le choix. Même si on n’en a pas envie, c’est ça la vie. Alors au fur et à mesure du film, les dialogues se font plus rares, les regards se perdent au loin, fuyant illusoirement cette désespérance.

47301066_757947821238374_1798640958200348672_nLa poésie urbaine se dégage. Le parallèle avec La haine a souvent été établi, et il n’est pas dénué de sens. On est en 1972 mais tout le terreau est déjà là. Il n’y a pas d’arabes, il n’y a pas de noirs, mais à la face des racistes en tout genre, Luntz, sans en être conscient à l’époque, démontre que le problème n’est pas là, n’est jamais là. Les loubards sans espoir des cœurs verts ont la même violence, la même colère que ceux que certains dirigeants français n’ont pas hésité à nommer racaille dans un passé pas assez éloigné. Mais, plus sombre encore que La haine, les protagonistes du film de Luntz, à la fin, n’ont même plus l’envie de se battre, la force de créer des émeutes. Ils essaient encore seulement de rêver avant d’être trop vieux pour ça. La musique jazzy discordante composée par Gainsbourg accompagne leurs contradictions, entre la force qu’ils se sentent obligés de dégager et leurs faiblesses tellement enfouies qu’elles risquent de devenir folies quand elles ne pourront plus être contenues.

Ce long métrage donne envie de comprendre au travers de la vision de ses autres films pour quelles étranges raisons Luntz est resté cet inconnu qu’on a à peine l’occasion de redécouvrir aujourd’hui.

Fripouille

Rétrospective Edouard Luntz au cinéma Nova, du 29 novembre au 16 décembre. Programme complet sur le site du cinéma : https://www.nova-cinema.org/prog/2018/169-edouard-luntz/edouard-luntz-films/

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