Sans frapper de Alexe Poukine (2019)

sansfrapper_300x666« Si ça c’est un viol, alors je suis un violeur » est une phrase que différents hommes ont dit à Alexe Poukine quand elle préparait son documentaire Sans frapper. Sans aller jusqu’à cette extrémité, un très grand nombre d’hommes qui feraient réellement leur examen de conscience et un retour sur leur sexualité seraient obligés d’admettre que sans avoir été des monstres, ils ont parfois eu des comportements d’abus. Si la réalisatrice met en exergue cette réaction dans différentes interviews pour la sortie du film ce n’est pas un hasard. Le viol n’est pas que l’affaire des femmes, des violées (plus de 90% des faits sont commis par des hommes envers des femmes) mais aussi et peut-être avant tout des violeurs.

Ada, 19 ans,  a été violée à plusieurs reprises par un homme qu’elle connaissait; on devine qu’il s’agissait aussi de ses premières relations sexuelles. Pendant des années, elle n’a pas su mettre le mot de viol sur cette relation. Le violeur n’était pas le monstre inconnu, elle flirtait avec lui, elle aurait certainement pu lui trouver un charme. Très importantes sont les précisions. Alexe Poukine, féministe revendiquée, dit avoir été surprise par le récit d’Ada tant son point de vue sur le viol était lui-même réducteur. Une prise de biais qu’hommes et femmes ferait comme une maladroite mesure de protection sociétale, pour se dire que le violeur ce n’est pas soi, ce n’est pas l’ami, ce n’est pas le frère, ce n’est pas le père.

Le récit de Ada, divisé en dix chapitres, est l’élément central du film. De la première fois à sa plainte, on suit l’évolution de sa pensée, de ses ressentis. Mais le texte qu’elle a écrit se voit réapproprié, interprété par 14 personnes, majoritairement des femmes mais aussi des hommes. Si le dispositif peut gêner, rebuter au départ, rapidement on comprend la validité de la démarche. Évidemment, il s’agit de l’histoire d’Ada, elle est unique comme l’est chaque expérience, mais les questions posées à l’issue de la partie jouée/lue le montre : la problématique est autant collective qu’individuelle. La réalisatrice, sans couper ses questions, sans enlever les doutes que certain.e.s ont par rapport au récit d’Ada, peu à peu fait se raconter les protagonistes, leur propre rapport au viol. L’émotion vient, les larmes arrivent, se dit ce qui n’a sûrement jamais été dit. Et le documentaire, en partant de l’histoire d’Ada, universalise son propos par ces témoignages de réaction.

sansfrapper_850x300Ce parti-pris de mise en scène fait qu’on ne peut plus se dissimuler, rester extérieur au sujet. La réalisatrice ne se cache pas d’avoir l’ambition de faire un documentaire utile, thérapeutique même. Enfin pouvoir parler du sujet dans toute sa malheureuse banalité, enfin le sortir d’une aisée analyse de statistiques qui, pour toute effrayante qu’elle soit, déshumanise les victimes et les auteurs.

Étrangement, par la grâce des choix faits par la réalisatrice, le film pourtant apporte aussi de l’espoir, de la luminosité. Et quelques passages ont même suscité quelques rires respectueux lors de l’avant-première.

Si vous avez l’occasion de le voir en présence de la réalisatrice (notamment le 18 septembre à Flagey) n’hésitez surtout pas. Le débat avec elle est un vrai plus.

Laurent Godichaux

Sans frapper, un documentaire de Alexe Poukine à Flagey à partir du 18 septembre.