Sarathy Korwar à l’Ancienne Belgique (15/10/2019)

sarathykorwar_300x666Je ne sais plus trop quel algorithme m’a amené à la découverte du More Arriving de Sarathy Korwar. Mais immédiatement ça a été une sorte de coup de foudre, de révélation de ce que pouvait aussi être la musique en 2019. Korwar y mixe avec ambition, radicalité et aplomb ses origines indiennes, ses envies de percussionniste plutôt orienté jazz et la virulence du hip-hop dans ce qu’il a de meilleur.

Mardi, dans un AB Club à l’assistance assez clairsemée, on a disposé des mange-debout pour chasser le vide. Avec un petit quart d’heure de retard sur l’horaire annoncé, ce qui est inhabituel dans la salle du centre de Bruxelles, Sarathy et ses musiciens prennent place. Attaqué avec le trippant et puissant « Mango », psalmodié autant que chanté par Zia Ahmed, le MC chevelu, le ton est donné. La batterie sonne comme des tablas, Korwar joue debout et je ne sais pas pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup.

Ensuite, Sarathy himself se charge des vocaux, exercice de style périlleux quand on est a la batterie, et alternera en permanence le chant avec Zia. Le groupe est complice, se cherche du regard, mais Sarathy est le chef de la bande, ça ne fait aucun doute. Pourtant la place est laissée au saxophoniste et surtout au génial claviériste. Je n’ai pas l’habitude de faire ça, mais ici, je dois faire un aparté technique. Depuis une bonne dizaine d’années, les claviers Nord Stage sont omniprésents sur toutes les scènes, quelque soit le genre de musique (oui, oui, faites attention). Et à chaque fois, quelque soit la qualité du concert, je trouve le son de cet instrument manquant de chaleur et beaucoup trop propret. Mais révélation ce mardi, il y a moyen de le réinventer, d’en faire un clavier quasi expérimental, de passer d’un groove efficace quasi digne d’un Moog à des délires bruitistes. Les potards sont martyrisés, la pédale triturée, et ce n’est pas seulement de la frime visuelle mais aussi une expérience auditive.

sarathykorwar_850x300Les morceaux s’enchaînent, les musiciens s’amusent, sourient. Quelques morceaux de bravoure sont salués par les habituels cris des spectateurs de jazz qui aiment toujours autant les démonstrations techniques. Mais ici, rien n’est vain, rien n’est qu’étalage de savoir faire, tout est au service de la musique, de compositions à la fois dansantes, mélodiques et parfois quasi chamaniques. Plusieurs fois, je pense aux séminaux Last Poets, à leur invention du slam sur des rythmiques non occidentales, à leur verve, et je me dis que Sarathy Korwar est peut-être le plus digne héritier du génial crew new-yorkais du début des années 70. Les versions de « Mumbaï » et de « Bol », revisitées pour leur donner encore plus de force, d’impertinente liberté, sont d’impeccables morceaux de bravoure.

Approchant de la fin, pour que les choses soient bien clairement établies, Sarathy Korwar rappelle que le More Arriving, titre de l’album défendu ce soir, est politique, que les migrations humaines sont dans la nature de l’espèce, qu’elles ne vont pas s’arrêter. Un dernier rappel survitaminé nous fait nous trémousser une dernière fois. Si tant est que la musique proposée ce soir est du jazz, me voilà réconcilié pour quelque temps avec ce genre qui me laisse souvent ou apathique ou agacé.

Fripouille