Seun Kuti au Botanique (06/11/2019)

seunkuti_300x666Posons les cartes sur les tables. Un « très bon concert », cela suit toujours un peu le même développement. C’est un moment durant lequel s’opère une transformation complète du public. Les humains présents passent de nerveux et préoccupés par les tracas du quotidien (en tout cas après 30 ans) à un état complètement morcelé et dégoulinant (en tout cas tout le temps). Et c’est exactement ce qu’il s’est passé avec moi lors du concert de Seun Kuti.

À la fin du concert, tout ce qui s’empilait méchamment dans mon intérieur semblait avoir été propulsé très loin au point de devenir microscopique. Une grosse masse de déchets nucléaires dégagé à coups de roquettes spatiales jusqu’à la ceinture d’astéroïde que l’on observe de loin comme un minuscule astre scintillant. Oui, la performance de Seun Kuti and the Egypt 80 au Botanique m’a fait cet effet-là.

Pourtant, je savais que j’arrivais en terrain conquis. L’afrobeat, c’est de l’amour depuis cette soirée où, blasé par ce crépuscule de l’adolescence, je me complaisais dans une attitude proche du nihilisme en pensant tout connaître de la musique. Adossé contre le mur d’un vieux club aux trois-quarts vide, je visualisais du funk dans un délire synesthésique qui, tel un boiteux, devait, à chaque coup de caisse claire, faire un effort douloureux pour continuer à avancer. Puis le DJ avait mis Fela Kuti. Là, comme dans un meme de cerveau cosmique, j’avais pris conscience de l’étendue de l’univers et m’étais mis à répéter : « C’est incroyable, cette musique ». Un laïus qui ne m’a jamais quitté depuis.

Lorsque l’on s’est engouffré dans la salle de l’Orangerie mercredi soir, un public encore timide faisait ses étirements devant le groupe qui s’échauffait. Manquait encore Seun, fils de Fela, et le parterre d’individus encore mal équarri entreposé devant la scène peinait à trouver ses marques. Là, un mec avec un chapeau de babos. Ici, un type au visage sévère comme une porte de tribunal. Des vieux, des jeunes, des blancs, des noirs, des mecs qui pensaient à leur garantie locative, des journalistes déguisés en « gens normaux qui s’amusent » et moi, passablement irrité par les aléas de la fatigue.

C’est ce moment qu’a choisi Seun Anikulapo Kuti pour entrer en scène et, sans rien attendre, nous envoyer « Unknown Soldier », un morceau composé par son père qui évoque le raid militaire nigérien contre la Kalakuta Republic, son territoire autoproclamé. Dans certaines versions, ce morceau dure 30 minutes. Oui, on n’est clairement pas dans le registre des tubes taillés pour la radio. Seun nous l’a fait courte – une dizaine de minutes durant lesquelles il sautait d’un côté à l’autre de la scène, empoignant le micro pour vocaliser la violence étatique, glissant jusqu’au piano pour lâcher des notes discrètes puis revenant à son saxophone pour saxophoner avec classe.

seunkuyti_850x300Derrière cet homme qui se contorsionnait, singeant les mimiques de l’homme soumis au pouvoir comme un triste copie-calque qui se duplique à l’infini dans l’obéissance civile, évoluait un groupe à la précision diabolique. Un batteur qui n’hésitait pas à faire usage de ses cymbales comme dans une poussée métalleuse, une armée d’instruments à vent, trois cordistes et deux danseuses aux déhanchés affolants. Pas à un seul moment ils ne m’ont donné l’impression que la musique était calfeutrée de remplissage inutile et de sons bouche-trous. Bien que le groupe comptait une dizaine de musiciens, il parvenait à produire un ensemble cohérent où aucun instrument ne venait étouffer l’autre, au risque de créer une surcharge symphonique.

« Bad Man Lighter » était excellent, au point que mon pote Roy m’a sorti : « L’afrobeat, c’est comme une transe qui arrive sans que tu ne t’en rendes compte. Quand tu t’en aperçois, c’est déjà trop tard. Tu es en train de danser. »

Ensuite, Seun Kuti a fait une pause pour lâcher en anglais quelques anecdotes de la vie de routiers du son. Enfin, à première vue. « Quand je suis aux Pays-Bas, on me demande pourquoi je ne parle pas néerlandais. En Italie, on veut que je parle italien. En France… » Seun Kuti ferait-il partie de ces artistes qui balancent des banalités à son public pour essayer de créer de l’empathie ? Étions-nous tombés dans une espèce de discours mielleux chargé de blagues inconséquentes et proches du « aimez-vous les uns les autres » ? C’est ce que j’ai pensé juste avant qu’il ne balance la chute : « Je réponds toujours que maîtriser une langue de colonialiste, c’est déjà bien suffisant. »

Bam, ça y est, le fils du zadiste avant l’heure était de retour. « Sorry guys, I only tell dark political jokes« . Avant d’enchaîner sur « on va mettre fin à la domination des élites » ou encore « ils disent que déjà 75% de l’aide mondiale vient chez nous mais on veut 100% ». Des mots qui ont trouvé écho chez ceux que l’on a échangé après le concert avec un des musiciens qui cherchait de la « weed, man« . « You have to be gangsta to be in this band« , nous a-t-il confié mi-provocateur mi-fanfaron. Un état d’esprit particulier donc, bien loin des rivages stéréotypés de la world music.

Après ça, on est reparti sur « African Dreams », morceau durant lequel les corps anguleux et malaisants qui formait la foule initiale se sont transformés en de jolies ondulations électroluminescentes. Ce champ de flammes dansait avec passion, éradiquant ces grosses valises qu’il traînait lourdement à son arrivée. Et Seun Kuti de projeter ses paroles de protestation, moquant l’église, la classe politique et les entités castratrices avec les yeux qui se révulsaient. Les hanches des danseuses ont continué de voyager autour des anneaux de Saturne, Seun s’est mis torse nu, un vieux sage a frappé sa calebasse en esquissant des pirouettes, et c’était formidable. Puis soudain, la fin.

Seulement six ou sept morceaux avaient été joués. Clairement trop court, dans mon ressenti. Mais en temps réel, cela avait duré quasiment deux heures d’une intensité déroutante.

– GO20 –

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