Snail Mail au Botanique (14/06/2019)

snailmail_300x666Il y a deux ans, dans une petite salle de Williamsburg (NYC), et ce parce qu’une amie de bon goût m’avait emmenée avec elle, j’avais pour la première fois entendu la toute jeune Snail Mail en première partie d’un groupe dont je ne suis plus sûr (Beverly ?). Lindsey Jordan de son vrai nom n’avait pas encore 18 ans, mais derrière le minois encore adolescent il était aisé de déceler un aplomb et une assurance déjà bien affirmés, un sens de la compo catchy et une énorme présence qui me fit instantanément retenir son nom. Alors je ne fus pas étonné de voir Lush, son premier album sorti l’année passée, plébiscité par la presse spécialisée. C’était l’intro, je me la surpète un peu.

La Rotonde est déjà bien garnie pour l’ouverture de soirée confiée à la folkeuse Tomberlin. Après un début derrière un clavier pour chanter sa tristesse avec une ferveur et une justesse d’émotion qui imposent le respect et un silence appréciable parmi le public, elle passe à la guitare (accompagnée souvent par un autre guitariste). Immédiatement, je suis surpris par la délicatesse de ses compositions qui ne se démentira pas durant la courte demie heure de son concert. Avec une sincérité évidente, elle remercie à plusieurs reprises pour l’attention accordée. Bref, une belle découverte à suivre.

Comme dit dans l’introduction, si j’étais là ce jeudi soir c’était pour revoir Snail Mail, deux ans après un premier coup de cœur. Lush, le premier album porté aux nues par la presse anglo-saxonne, m’avait fait un effet un peu kiss cool. Si j’y retrouvais les qualités de composition et la voix entre éraillement et fraîcheur de Jordan, la production un peu trop pop m’avait semblé assagir et gommer les intéressantes aspérités de mon souvenir de ce premier concert. Pourtant, au cours des mois qui ont suivi, j’y suis revenu régulièrement et ai découvert que le lissage n’y était qu’apparent et que sous ce vernis on découvrait une morgue plus coutumière dans la pop britannique que dans celle du pays de Trump.

Si Lindsey n’est plus la blonde décolorée de la première fois, sous le brun naturel on voit toujours un visage poupon de teenager un peu boudeuse, un peu revêche. La présentation expédiée, elle entame le concert à toute vitesse avec son groupe de tournée. Les guitares envoient du bois, le son est bien plus dur que sur l’album. Les chansons sont enchaînées sans autre temps mort que quelques bidouillages de pédales pour lesquels elle a l’air d’avoir une petite obsession.

snailmail_850x300La tête de la claviériste qui ne semble pas encore sortie du lit et la canette de Red Bull aux pieds de Lindsey laissent présager que cette première grosse tournée européenne est assez agitée. Mais peu nous chaut : quand on n’a pas encore vingt ans, on récupère plus vite et l’intensité du concert ne pâtit pas d’une éventuelle fatigue.

À plusieurs reprises je songe à l’injustice de la distribution de talent. Snail Mail ne révolutionne rien dans le monde de la pop grungy. En effet, si les compos sont foutrement efficaces et accrocheuses, c’est aussi le cas pour nombre de groupes dont nous avons tant de peine à retenir le nom. Mais ce qui fait ici la grande différence c’est peut-être la voix de Lindsey Jordan qui, par une étrange association, arrive à la fois à évoquer la rugosité de PJ Harvey et la façon de balayer tous les codes de ce que devrait être la voix maîtrisée d’une Björk. Lindsey crie, susurre, vocifère, grimace; souvent le tout dans une même chanson. Il faut trois quarts d’heure pour qu’elle s’adresse vraiment au public, qu’elle tente quelques douteuses plaisanteries, qu’elle esquisse un vague sourire, mais ce côté limite désagréable rajoute presque au charme, au côté future star et n’est pas dérangeant. Aussi parce que son jeu de guitare un peu crade, son interprétation limite possédée et sa fucking présence suffisent à ce qu’à aucun moment on ne s’ennuie.

Et quand elle conclut le set par deux nouveaux morceaux seule à la guitare, c’est brouillon, c’est de l’art en gestation. Elle nous demande de ne pas balancer les morceaux sur YouTube, et personne ne filme. On veut garder ce petit cadeau pour nous, ce privilège d’avoir assisté aux ébauches d’une future grande de l’indiepop.

Fripouille

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