Soap&Skin au Botanique (14/04/2019)

soapandskin_300x666La classe, le talent d’une musicienne se mesure parfois à l’aune de sa capacité à tout s’approprier, à transcender les genres pour que tout devienne expression personnelle et unique. Anja Plaschg aka Soap&Skin a ce truc en plus, assez inexplicable. Si sa prestation de ce dimanche exigeait ouverture d’esprit, écoute attentive, les efforts furent récompensés par la certitude d’avoir vécu un moment artistique qui restera longtemps dans les mémoires.

Je ne m’appesantirais pas sur la première partie de Jungstötter. Seul au piano, les mélodies sont parfaites, la voix aussi, mais un manque d’aspérité fait qu’après trois morceaux je préfère aller m’en jeter une avec l’ami qui m’accompagne.

À 21h précises, Anja et ses musiciens font leur entrée. Cuivres, cordes, piano et percussions; déjà, par la formation présente, nous nous éloignons des canons habituels de la pop. « This Day », extrait du dernier album From Gas to Solid, ouvre le concert. La voix, encore plus que dans les enregistrements studio, prend toute son ampleur. Malgré la pudeur et la retenue de l’autrichienne on sent déjà toute la tension qui peut habiter le corps frêle de Soap&Skin. Les cordes s’envolent, les cuivres rajoutent de l’inquiétude plus que du groove, les percussions sont souvent arythmiques, et immédiatement le public accepte de se laisser emporter dans les territoires peu explorés de Anja et ses complices.

Quelques années après l’avoir vue une première fois dans une AB soldout, on découvre maintenant une artiste qui atteint une forme de plénitude tout en restant toujours aussi aventureuse et chercheuse, et forme de respect suprême envers le public, n’a pas peur de lui proposer toute la complexité de son art. Son œuvre totalement inclassable, terme galvaudé s’il en est mais ici seul apte à définir sa musique qui oscille constamment entre classique (elle dit une passion pour Schubert) composition contemporaine, pop, électro et même, c’est nouveau, quelques influences orientales. Les moments de bravoure se succèdent les uns aux autres. L’écoute dans la salle se fait toujours plus respectueuse mais sans ostentation, sans même y penser, simplement parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement tant on est happé par la puissance émotionnelle de ce que l’on entend. « Cynthia » tiré du premier album Lovetune for Vacuum dont je n’ai jamais voulu comprendre les paroles pour en garder l’intensité pure et intacte me chamboule comme à chaque fois.

soapandskin_850x300Public francophone oblige, la reprise de « Voyage voyage » de Desireless (présente sur Narrow, le deuxième album) se fait applaudir dès les premières notes. Piano/voix à peine accompagné par quelques notes de violon, on est ébahi par cette chanson mille fois entendue. On n’a pas envie de danser, à peine de voyager, on y voit une tristesse nouvelle dans le texte, un constat résigné et qui blesse sur la fuite dans un monde qui va toujours aussi mal. « Vater », seul morceau en allemand et dédié à son père décédé est délivré dans une version plus douloureuse, plus tendue que sur disque. Amour et colère se mélangent dans un grand cri expulsé de façon quasi thérapeutique. Le concert va vers sa fin. Une forme de tension, de trop plein d’émotion menace presque de nous épuiser, comme si en la compagnie d’Anja nous pouvions faire un chemin presque psychanalytique remuant et libérant toutes sortes de choses bien enfouies. « Surrounded », frénétique, presque apocalyptique, fait danser Soap&Skin pour la première fois. Pour la première fois, le corps peut enfin se détendre. Et la rythmique entêtante, presque malade, dirige les mouvements et la voix de l’autrichienne pour clôturer le concert.

En guise de premier rappel, sur une base électronique et robotique, dans une transe presque contrôlée, elle nous livre trois reprises étonnantes. De « Me and the Devil Blues » de Robert Johnson à « Pale Blue Eyes » du Velvet Underground (sur lequel reviennent les musiciens) en passant par « Mawal Jamar » de Omar Souleyman le grand écart parait périlleux. Mais,sa personnalité, la façon qu’elle a de les déstructurer, de les magnifier, fait qu’on ne pense presque plus aux versions originales, que tout ça parait finalement cohérent. Électroniques, expérimentales, vocodées, les voix sont doublées et alternent point et contrepoint avec la musique dans une recherche sonore encore plus osée. Pour ultime rappel, « What a Wonderful World » de Louis Armstrong qui clôt aussi le dernier album sera un ultime grand instant presque suspendu hors de tout temps. Jamais cette chanson magnifique n’avait charrié autant de mélancolie mais aussi de force. La force qu’il faut pour voir au-delà de toutes les apparences le wonderful world. Une boîte à musique joue les dernières notes de la ritournelle avant la désertion de la scène.

Tandis que les lumières se rallument, la foule en redemande encore. Une dernière fois Anja et ses musiciens viennent nous saluer. On veut croire en la chaleur et la sincérité de leurs sourires. Communiant une dernière fois, avant de partir, un peu sonnés d’avoir assisté à la prestation d’une artiste hors norme aussi incandescente que glaçante, aussi généreuse que retenue.

Fripouille

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