The Progerians – Crush the Wise Men who Refuse to Submit (2019)

The ProgeriansMa gueule de bois est formelle : le dernier album des Progerians démonte la tête et retourne l’estomac. Retour sur une nuit de pochtronnage à l’ancienne, entre répèt’, bières et shots de whisky (ou est-ce que c’était du rhum ?).

La première fois que j’ai entendu parler des Progerians c’était à l’occasion de l’anniversaire d’une très bonne amie à moi, il y a déjà quelques années de cela. Son mec et elle habitaient (et habitent toujours, d’ailleurs) une  maison/fermette à la campagne et ils avaient invité la moitié de la ville de Bruxelles, installé un énorme feu de joie dans le jardin ainsi qu’un DJ dans le salon et aménagé la grange abandonnée en salle de concert improvisée. Y ont joué les Progerians et, bien que les souvenirs relatifs à cette soirée légèrement destroy restent flous, j’ai encore en tête des images de pogo et de Piotr (voix/basse) en train de hurler dans son micro. Je me souviens également avoir eu bien mal aux jambes le lendemain… Voilà ce qui se passe quand on saute partout, comme un lapin sous speed.

Quelques années plus tard, nous voici arrivés à maintenant. Je suis à Bruxelles, et via des amis communs, j’apprends la sortie prochaine du nouvel album, Crush the Wise Men who Refuse to Submit (Écrase les hommes sages refusant de se soumettre). Je profite de l’occasion pour proposer l’écriture d’un article. Idée acceptée, Fabrice (guitare/vox) m’envoie le dernier album et je me mets au boulot (quelle vie de chien !). Le disque a été enregistré au studio Six à Anderlecht et c’est le label Mottow Soundz qui sera chargé de la promo et la distribution. Immédiatement, l’intro me plonge dans un univers bien sombre. Lentement, elle me fait avancer dans un tunnel tout noir, m’asperge de quelques notes un peu angoissantes. J’en ai des palpitations, j’ai l’impression de redescendre d’un trip.  La guitare nous porte, inexorablement, mais vers quoi ? Ah ben voilà, une voix chante, bientôt rejointe par d’autres. Puis c’est l’envolée, la musique est bien lourde et grasse. Sludge you want ? Sludge you get. J’avale l’album entier. Les mélodies sont prenantes, les instruments envahissants, mais jamais dérangeants. Dès que l’album est terminé, je le relance, pour une deuxième écoute. Je prends des notes, pour l’interview.

Ce qui nous amène à la soirée d’hier. Je me pointe au local de répétition avec quelques bières pour faire parler nos compères. J’arrive sur la fin mais ils acceptent néanmoins de me jouer un morceau. Ils commencent avec « Crush the Wise Men who Refuse to Submit », la chanson éponyme au titre de l’album. L’impact est fort différent en live ! Beaucoup moins angoissante, plus entraînante. Dommage que le local de répèt’ soit si petit, je trépigne, assise dans mon fauteuil ! Après cet extrait cadeau, nous tapons la discut’. Le premier élément qui ressort, c’est que l’accouchement de cet album fut long et parfois douloureux. Le précédent, The Fabulous Progerians, datait de 2015, et dans l’intervalle, le groupe a flirté avec la séparation, car les trois membres se sentaient coincés, dans une spirale, à répéter sans cesse les même schémas. La passion était asphyxiée. À l’instar d’un couple plan plan qui ne se réinvente plus et ne baise plus qu’en missionnaire le jeudi soir entre 20h et 20h30. « Les répèts étaient devenues comme une corvée, comme un job, » me dit Piotr.  « On n’arrivait plus à innover, on jouait toujours la même chose, même si je n’ai jamais arrêté de composer » ajoute Thomas (batterie/voix) et de continuer, « à la fin, c’était soit on se ressource, soit on se sépare ! »

LogoLe groupe étant toujours là, que s’est-il passé ? Tous pointent du doigt Bartolomeo (guitare). Tiens, c’est vrai, ça, fini le temps du trio ! Un peu de chair fraîche pour relancer la boucherie. Visiblement, ça a fonctionné. Fabe et lui-même se connaissent depuis des années, ils ont joué ensemble dans le premier groupe de Fabe. Bartolomeo, lui, a joué dans Thorrax, groupe instrumental doom powerkraut (c’est leur page Facebook qui le dit). Ce gars qui avait pour habitude de composer et jouer des morceaux de quarante minutes ou plus a apporté des influences d’un horizon différent qui ont permis aux Progerians de faire peau neuve. « C’est une vision très intéressante car nous jonglons maintenant entre deux écoles. Je suis plutôt tourné vers l’extérieur, en ce sens que j’écris principalement pour le public alors que Barto a une approche beaucoup plus introvertie et il ne compose que pour lui-même » raconte Piotr. En mélangeant ces deux approches, on obtient une jolie mayonnaise bien grasse. Attention, pas de compromis ou de concession. L’on m’a bien fait comprendre que tout le processus créatif est avant tout une collaboration ou chacun défend ses idées et tous construisent autour.

J’ai ensuite droit à « Hold Your Cross » (Tiens ta croix), qui sur l’album présente une particularité dépaysante, la contribution en français du bourgmestre officieux de Bruxelles, j’ai nommé, le rappeur Crapulax. Fidèles à eux-mêmes jusque dans leur renouveau, les Progerians ont en effet de nouveau invité quelques guests à venir participer à l’album. Marc De Backer, qu’il n’est plus nécessaire de présenter (Mongolito, Dog Eat Dog, Mucky Pup, Mud Flow !), est à nouveau de la partie, en compagnie de Leila Alev, la claviériste de Atome, de Von Dead et choriste chez Jane Doe and The Black Bourgeoises. Elle nous offre les passages au piano de l’intro, ainsi que des morceaux « Graven » et « Oceania ». Petite anecdote d’ailleurs, sur l’intro, Piotr aurait enregistré un fragment directement sur son téléphone, alors qu’il marchait dans la rue, après le boulot. « Nous avons gardé cette piste parce qu’elle avait du sens et qu’aucune autre prise en studio ne nous satisfaisait. » Fin de la digression qui démontre encore une fois la souplesse du processus créatif de nos acolytes. Dans « Hold Your Cross », la musique prend aux tripes, j’ai l’impression de voyager dans un bus brinquebalant sur une route avec une falaise d’un côté et un ravin de l’autre. La guitare m’emmène et me dessine des virages sinueux et dangereux. Le chant est un peu étouffé sous les instruments dans le local mais il touche quand même des cordes sensibles.

The ProgeriansThomas me dessine la toile de fond du morceau, très dark. « Cette psalmodie est née suite à l’accident d’un ami, qui a fait une intoxication au monoxyde de carbone et est resté dans le coma pendant deux jours. » Il explicite ensuite : « Tout repose sur un questionnement profond : est-ce que je m’en remets à un rapport de croyance ou je me résigne à la réalité de la situation ? » Cette intervention met en exergue la dualité des choses qui est le thème récurrent de l’album (la pochette elle-même se fait l’écho de celui-ci). Notons également le caractère assez assombri, limite atrabilaire, de toutes les pistes de l’album. Comme « Frankie Leads to Death », par exemple, qui traite de la mort tragique d’un ami, Sinisa Kristofic.

The ProgeriansLes Progerians reviennent sur l’album dans son ensemble : « Il est le miroir de cette tranche de vie dans laquelle nous évoluons en ce moment. Quand nous regardons autour de nous nous voyons pas mal de personnes qui tournent en rond comme un chien qui se mord la queue, ou bien qui vivent une descente aux enfers. De manière générale, on ne voit pas beaucoup d’espoir. À notre niveau, nous tentons de prendre ce qu’il y a à prendre. » Pour Thomas, la musique est l’exutoire, mais également le fil rouge, la constante toujours présente, même dans les moments les plus durs. Barto enchérit, affirmant que tant que la musique permet de faire avancer les choses, ça va, ça ira. Depuis trois ans qu’ils travaillent à l’album, nos musicos ont eu l’envie, et le temps du coup, d’étoffer leur création et ils l’ont imprégnée de symbolisme, qui enrichit encore l’expérience sonore et dont voici quelques exemples.

Premièrement, j’ai voulu savoir d’où venait le titre de l’album. Apparemment, Barto aime écouter des émissions de merde pour s’endormir et un soir il écoutait un documentaire sur Rome et si ses souvenirs sont justes, Virgil aurait un jour dit que « Rome écrase les hommes qui refusent de se soumettre. » Et voilà, un titre, un ! Interprétez cela comme vous voulez. La chanson « Netjeret » quant à elle (qui signifie « Déesse » en égyptien) est un titre que Barto avait composé pour son ancien groupe. Encore une fois, je remarque que la méthode de composition est très flexible. Qui a une idée la présente aux autres et ensuite tous composent ensemble. « Hello World » (Bonjour le monde) fait référence au premier programme sous C++ qu’un programmeur va apprendre à développer et dont l’aboutissement est l’apparition des mots « Hello World » à l’écran. L’idée sous-tendant ce morceau parle d’une entité (dans le cas qui nous intéresse un bête programme informatique) créée par l’Homme et qui finit par tous nous bouffer (la grosse méchante bête, Big Brother). Les paroles « […] billion guns and thousand eyes […] » (des milliards de flingues et des milliers de regards) l’illustrent bien… Dans la même lignée, nous avons « Oceania », qui fait référence au pays fictif (« Océania ») inventé par Orson Wells, dans 1984. Nous restons dans le ténébreux, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin de ce chef d’œuvre. « […] A life to lie. Alive and well […] (Une vie à mentir. En vie et bien portant) « Hold your Cross » interpelle aussi l’auditeur à sa manière : « Chacun sa croix, portes-tu la tienne ? »

Encore une fois je retrouve cette dualité qui nourrit l’album depuis le début. Un questionnement profond de la société d’une part et du moi intérieur d’autre part. Après avoir appris tout cela, je réécoute l’album et lui découvre une dimension nouvelle. J’ai hâte de les voir jouer en concert, car je suis certaine que l’interprétation sera encore différente. Indéniablement, l’ennui n’a pas sa place et la passion a repris feu. Fini le missionnaire ! Cet excellent débat clos, nous avons décidé d’aller boire un verre. C’est là que tout est parti en couilles. Nous nous en sommes mis plein la tronche. Je ne sais combien de shots plus tard, j’ai réussi à égarer mon téléphone, quelque part autour du Café Central, m’exploser la fesse droite entre deux voitures et Piotr a dû me jeter dans un taxi pour que je rentre chez moi….Gueule de bois mémorable le lendemain, incapable de bouger, l’estomac en compote et la fesse toute bleue. Une soirée et un lendemain à l’image de l’album : il faisait dark, on s’en est pris plein la binette, il y a eu de la douleur et des larmes (putain, mon téléphone !), mais in fine j’ai vraiment passé un super bon moment et j’en ai encore les oreilles qui résonnent.

Rendez-vous à la Release Party qui se fera au Magasin 4 le 25 mai 2019.

Joo.

Tracklist

SIDE A 1. Frankie Leads to Death // 2. Destitute

SIDE B 1. Hold your Cross // 2. Oceania

SIDE C 1. Crush the Wise Men who Refuse to Submit // 2. Hello World // 3. Graven

SIDE D 1. Netjeret // 2. Your Manifest

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