The Sonics à Het Depot (19/10/2015)

Les fétichistes de la régression infantile le savent bien : arborer un regard honteux et se faire réprimander est le sel de la vie. Ces gros messieurs suceurs de pouces ignorent peut-être qu’il subsiste, depuis 1960, un groupe de distributeurs de claques à l’autorité patentée. En effet, voilà cinquante-cinq années que The Sonics hurlent des ordres brefs exhortant à chacune de vos articulations de manifester sa fièvre sous-jacente. Pire, à la simple mention de leur nom sur une affiche de concert vos pupilles s’immobilisent et vos pieds se mettent à fouler le sol direction la billetterie la plus proche. Rendez-vous à Louvain pour se prosterner devant ce que l’impératif offre de mieux.

Si la mémoire vous fait défaut, ce quintette issu de Tacoma (Washington) s’est illustré dès le départ comme l’entité la plus vindicative de leur temps. A ce point dans le rouge que seuls Little Richard et Jerry Lee Lewis côté rock’n’roll ou les groupes les moins pop et les moins psychédéliques (qui a dit punks ?) de l’inestimable compilation Nuggets de Rhino côté garage, sont dignes de mirer leurs reflets dans le cuir noir de leurs bottines. Tout comme ceux qui après eux auront tenté de rapporter du futur, une violence sonore inédite à leurs contemporains, leur carrière ne fut jamais à la hauteur de leurs exploits. Toutefois, l’adversité ne les a pas empêchés de revenir semer le trouble régulièrement, drainant plus de sang neuf à chaque apparition tandis que les figures les plus emblématiques du rock sauvage leur confessaient leur allégeance. Leur dernier album en date, This is The Sonics ne ment pas et témoigne que leur flamme brûle encore, propre à en embraser l’air qui pulse devant leurs amplis.

Romano Nervoso

Ce lundi, l’émeute est prévue non pas au bloc de cellules numéro neuf comme le chantent The Robins ou The Coasters mais dans la douillette salle Het Depot de Louvain qui fait face à la gare, avis aux amateurs. La première partie est assurée par Romano Nervoso qui parvient aisément à nous surprendre et à happer nos esprits dissipés et impatients. Les Louviérois se fendent d’un garage rock robotique et vitaminé qui doit beaucoup aux Hives ce que renforce le ton affecté du chanteur. Ils sont menés par un exubérant barbu aux paupières fardées turquoise vêtu d’un sobre t-shirt des New-York Dolls et d’une veste pailletée or façon disco mais qui scintille très fortement sous les spots de sorte que toute photo est impossible. Impossible également de détourner les yeux de ce fantasme d’orpailleur. Les titres tantôt en anglais tantôt en italien s’enchaînent agréablement, offrant l’occasion à l’homme scintillant de faire quelques tours dans la foule dont il sélectionnera une femelle contrainte mais souriante jusqu’aux oreilles. De la setlist se détachent, « Glam Rock Christmas » et le finale « Maria » qui comme son nom l’indique consiste en une reprise du « Aline » de Christophe interprétée dans la langue du père de Bevilacqua.

The Sonics

L’attente mettant à rude épreuve nos nerfs de maniaques gavés de décibels, nous sommes heureux de voir entrer en scène les cinq outlaws en chemises country-western noires à motifs blancs. Gerry Roslie est aux claviers à droite, Larry Parypa à la Gibson sunburst à sa gauche, ensuite Rob Lind au saxophone et à l’harmonica puis en grande forme Freddie Dennis à la basse tandis que Dusty Watson les soutient derrière les fûts. Et l’allégresse d’atteindre des sommets quand « Cinderella » se met nous marteler le crâne portée par la voix charriant les barbelés ou le verre pilé du bassiste, certainement le plus agité de tous. C’est dès ce moment que l’on mesure à sa juste valeur la marque au fer rouge grâce à laquelle The Sonics se sont approprié nos âmes et nos existences. Difficile de concevoir dans la durée que le caractère extrême d’un souvenir peine à égaler l’extase réelle ressentie face au son amplifié. Cette guitare râpeuse comme du papier de verre sur la joue d’un nouveau-né, le pugilat infligé à la batterie, les torrides vents solaires soufflés par le saxophone suffisent déjà à craindre la syncope (le terme médical). Pourtant, nous résistons et nous tenons encore sur nos pieds et affrontons un bouquet constitué de vieux standards jamais mieux interprétés que par le gang et de compositions de leur crû des sixties à nos jours qui étonnent par leur cohésion. Du côté des reprises, « Have Love Will Travel » de Richard Berry (non, pas l’acteur !) ouvre le bal, suivi de « Keep a Knockin’ » de Little Richard, de « Dirty Robber » des Wailers (ceux de Tacoma), « Money (That’s What I Want) » de Barrett Strong ainsi que la plus confidentielle « The Hard Way » des Kinks suivie immédiatement de leur version radicalement frontale et différente des autres du « Louie Louie » à nouveau de Richard Berry (pas l’acteur). Laissés hagards par cette rythmique plus sèche que ma pitoyable saucisse négligée trop longtemps sur un grill, pile sous le soleil de l’équateur, nous sommes achevés par un « Psycho » furibard, titre dont je pense sincèrement qu’il devrait être interdit tant il est sauvage. Le temps de reprendre ses esprits et de compter les tubes, on s’aperçoit que deux gemmes échappent à l’appel. Nos vieux amis remontent sur la piste, sanglent leurs guitares, éprouvent les peaux de leurs tambours et s’apprêtent à malmener le reste de l’ensemble. Nous accueillons avec joie le « I Don’t Need No Doctor » de Ray Charles dont, à ma connaissance, toutes les versions et covers sont d’anthologie, agrémenté du seul vrai solo de la soirée, le mythique « Strychnine » qui a le mérite de signaler à qui veut l’entendre que consommer du poison pour se débarrasser des taupes est un must sans pareil (ne le faites pas, j’ai essayé) et de conclure sur « The Witch » qui, vous l’admettrez, se passe de commentaires. Toute le long du concert les musiciens se seront succédé au chant d’une manière aussi puissante et débridée qu’admirable. Nous prenons le chemin des pénates tandis que dans nos têtes légères, des voix comparables à milles chats périssant écrasés sous les semelles de somptueuses chaussures en daim bleu, résonnent pour toujours.

Renard Surprise

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