Tirzah aux Nuits Botanique (02/05/2019)

tirzah_300x666Parfois les mots paraissent insignifiants, impuissants à décrire certaines sensations. On a envie de dire l’indicible, on sait qu’on n’y parviendra pas. Alors, il faut se lancer, essayer de simplement donner envie.

Laryssa Kim dans une Orangerie à l’assistance malheureusement encore clairsemée est chargée d’ouvrir la soirée. J’ai déjà vu la bruxelloise d’adoption à quelques reprises et je me demande comment sa musique aux influences acousmatiques, parfois difficile d’accès, allait être reçue par l’audience d’un festival populaire. Mais mes doutes sont rapidement dissipés, Laryssa a l’intelligence d’avoir adopté sa prestation dans un format plus « chanson ». Alors, immédiatement, sa voix enchanteresse, toute en nuances, rend plus accessibles ses recherches sonores et autres bidouillages de machines. L’atmosphère et l’écoute sont attentives, et la demie-heure réglementaire passe très vite, trop vite.

Lafwandah lui succède rapidement. Le  premier album de l’égypto-iranienne née à Paris laissait entendre une sorte de pop expérimentale qui faisait parfois penser à une Björk orientale. Tout y était complexe, réfléchi, tordant un r’n’b qui n’en conservait que le squelette. Mais ce jeudi soir, seulement accompagnée d’un percussionniste virtuose, de quelques loopers et autres machines cachés pudiquement par un voile, même si le son est ample, la voix magnifique soutenue par une reverb’ de cathédrale, et donc que tous les éléments sont là, il manque un petit quelque chose. Est-ce l’attitude un poil maniérée de Lafwandah ou sa musique qui demande finalement plus d’organique que d’électronique même parfaitement maîtrisée ? En tout cas on ne peut s’empêcher de ressentir un peu de déception, de rester légèrement en dehors d’une performance pourtant ébouriffante. Et la parfaite reprise du « Vous et nous » de Fontaine et Areski magnifiquement dépouillée donne peut-être encore plus à regretter qu’elle n’ait pas osé présenter une version plus simple du disque en concert.

Devotion, le premier album de Tirzah paru en début d’année après une poignée de remarquables EPs, est un chef d’œuvre à la fois intemporel et reflet de son époque. Il a été classé dans la catégorie r’n’b; moi j’y ai entendu beaucoup de soul, de hip-hop apaisé et même de l’électro  atmosphérique. Et très rapidement, l’écoutant en boucle, je me suis foutu des étiquettes.

tirzah_850x300Pantalon de survet’, sweat deux fois trop large, mains croisées dans le dos, le regard perdu vers un ailleurs, vers un higher, rien n’est dans l’attitude. Sans rien faire, sans effet, elle existe, on la fixe, on sent l’honnêteté, qu’elle est totalement habitée. Mica Levi (Micachu pour ses projets solo) et Coby Sey aux drums machines, aux loopers et aux claviers font preuve d’une créativité hallucinante. La voix de Tirzah s’y associe par une étrange alchimie, et tout paraît toujours fragile, sur le fil. Émotion et intensité comme maîtres mot, la réinterprétation des morceaux de Devotion est sensationnelle, toute l’âme de l’anglaise passe dans chaque mot, je ferme les yeux pour qu’ils ne laissent couler les larmes. « I’m not Dancing » et son beat lancinant, obsessif, chétif, presque malade, sorti en 2013, fait jaillir quelques cris d’enthousiasme, remuer quelques bassins. Tirzah toujours imperturbable dans son monde, poursuit son chemin, seulement portée par cette voix sur le souffle, timide et tellement incarnée à la fois, irréelle et unique. On peut seulement penser à Kimya Dawson et à ses Moldy Peaches. Mais la comparaison s’arrête à la voix, tant les compositions et leurs mises en son surtout sont plus aventureuses, plus risquées. Après l’intermède du mini-tube dance de 2013, les expérimentations reprennent de plus belles, les claviers dissonent, les rythmes flirtent avec la musique répétitive, ils sont martelés comme une obsession dont on ne voudrait surtout pas se débarrasser. Et encore une fois, la voix de l’anglaise permet de donner un onirisme à cette musique parfois revêche.

Je ne vois pas le temps passer et après une heure le concert s’achève. Il n’y aura pas de traditionnel et artificiel rappel, ça ne cadrerait pas avec cette prestation totalement hors norme, habitée, presque tendrement possédée. Je sors de la salle. Je ne suis plus nulle part. Je croise des amies que j’ai incité à venir. Elle disent leur enchantement de la découverte, je suis heureux qu’elle aient compris l’exceptionnel moment de grâce auquel elles viennent d’assister.

Fripouille

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