Trillium (2014)

trillium headerJeff Lemire nous livre Trillium, une œuvre aux accents de science-fiction cosmique mais qui est en réalité une poignante histoire d’amour aux frontières du réel. Retour sur un récit surprenant, voire parfois innovant.

3797. La Terre est perdue depuis bien longtemps et l’humanité se meure, traquée sans relâche par la Crépine, un virus intelligent et hautement adaptable. Alors qu’il ne reste guère plus que quelques milliers d’êtres humains à travers l’espace connu, la xenobiologiste Nika Temsmith tente d’accéder à ce qui pourrait bien être la source de leur salut, le Trillium. En parallèle, on suit l’histoire de William Pike, explorateur anglais du début du XXème siècle, qui espère découvrir à travers l’épaisse jungle péruvienne le Temple Interdit des Incas. Alors que tout semble les séparer, l’affaissement de la réalité et de l’espace temps va les réunir dans une improbable histoire d’amour.

Jeff Lemire est ici l’auteur et le dessinateur de cet œuvre. Le canadien fait partie de cette nouvelle génération d’auteurs dont DC Comics peut se vanter d’avoir dans ses rangs. Après avoir publié quelques premières œuvres indépendantes tels que Lost Dogs, il va se révéler sous le label Vertigo avec des comics comme Sweet Tooth et The Nobody avant d’exploser aux yeux du grand public avec ses runs sur Animal Man, Justice League Dark ou encore Green Arrow. Si son écriture fait bien souvent l’unanimité, ses planches sont particulières, et c’est bien souvent en tant qu’auteur seulement qu’il apparaît sur les grosses productions. Trillium est donc l’occasion pour lui de continuer à exprimer sa vision des choses à travers ses dessins.

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Des dessins donc bien singuliers qui ne plairont pas à tout le monde. J’avoue d’ailleurs avoir été longtemps rebuté par ce comic, malgré les critiques élogieuses dont il faisait l’objet, à cause du coup de crayon de Jeff Lemire. Ainsi, si certaines planches m’ont semblé plus travaillées avec des visages assez fins, d’autres pages apparaissent un plus brouillonnes avec un trait moins assuré voir grossier. Cependant, malgré le fait d’être un habitué de styles plus léchés, je suis finalement passé outre et j’ai découvert ici une histoire touchante où les dessins, ainsi que la colorisation de José Villarrubia, offrent une véritable personnalité à cette œuvre.

Mais même si ce récit est assez poignant, certains défauts sont bien présents. Ainsi, le passé des deux protagonistes n’est que peu développé, et ce qui en est effleuré n’est pas forcement d’une grande utilité à l’histoire. Le personnage de la commandante Pohl fait plus que frôler le cliché du militaire borné, et l’héroïsme final de Clayton relève de la pirouette scénaristique, permettant ainsi à l’auteur d’arriver à ses fins pour conclure son histoire.

L’une des surprises de ce comic book est sa mise en page déroutante qui renforce le scénario et l’opposition entre Nika et William. En effet, Jeff Lemire a choisi d’inverser un certain nombre de pages ou de cases lorsqu’il était question de l’un ou de l’autre des personnages. On se voit alors obligé de retourner l’album, de parfois lire la page de gauche avant celle de droite, une vraie petite gymnastique qui pour certains semblera futile mais que je trouve assez innovante et amusante une fois le coup de main pris.

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Paru entre juillet 2013 et avril 2014 aux États-Unis, Urban Comics nous a fait la belle surprise de réunir les huit numéros qui composent la série dans un tome sorti en octobre dernier. Conservant la mise en page particulière voulue par l’auteur, l’éditeur francophone incorpore une postface écrite par Lemire avec en bonus quelques couvertures alternatives et croquis. On y retrouve également la traduction des pages contenant le langage atabithien, ou pour les plus courageux les correspondances entre l’alphabet latin et celui de la race alien, même si malheureusement la lettre L et quelques sigles de ponctuations ont été oubliés… Au-delà de ses quelques oublis, Urban Comics continu d’étayer son catalogue avec une œuvre de qualité et on ne peut que l’en remercier, une fois de plus !

Nominé aux Eisner Awards 2014 dans la catégorie Best Limited Series, les quelques défauts dont il n’est pas exempt auront valu à ce comic book de se faire chiper le trophée par l’autre série à succès de chez Vertigo, The Wake. Cependant, Trillium reste un album à la personnalité bien ancrée et qui sort des sentiers battus de par son esthétisme atypique. Réticent au départ, je suis finalement tombé sous le charme de l’œuvre de Jeff Lemire, qui nous compte d’une manière bien à lui ce qui pourrait bien être la dernière histoire d’amour de l’humanité…

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