Un après-midi à Esperanzah World Music Festival (04/08/2019)

esperanzah2019_300x666Ce dimanche, j’ai passé la première journée de ma vie à Esperanzah. Par la grâce de la SNCB et de ses derniers trains de retour à 20h37, j’avais une excellente excuse pour manquer les deux têtes d’affiche de la journée : le rock pompier de Feu! Chatterton et les appropriationnistes cultures de Caravan Palace. Je pense ne jamais avoir autant béni François Bellot et ses services de toute faire méthodiquement pour encourager tout un.e chacun.e à privilégier la voiture pour tout déplacement. Malgré tout, cette expérience nouvelle fut intéressante, entre rythmes chaloupés, exotiques et mélangés (du Kenya à la Suisse) et réflexions et autres débats sur l’étrange monde dans lequel nous coexistons tant bien que mal.

Dans un charmant petit cloître (je ne sais pas si ça s’appelle comme ça mais sonne bien), je commence ma journée par un atelier « Démasquons nos privilèges ». Décolonialisme, féminisme, genre, droits des LGBTQ+, islamophobie, classisme ne sont pas abordés en tant que thématique unique mais comme éléments d’une lutte intersectionnelle. Les intervenant.e.s rappellent à quel point les concerné.e.s sont invisibilisé.e.s, même quand on parle des discriminations qu’iels subissent dans une société où les hommes blancs hétéros et riches pensent toujours pouvoir représenter le monde entier et se l’approprier. Le débat est riche, impossible à résumer. Le spectateur cisgenre blanc que je suis comprend que même si ce n’est pas toujours facile, il est nécessaire parfois de se rappeler l’importance d’écouter pour comprendre sans nécessairement intervenir, que ma parole d’allié est souvent plus entendue encore que celles des racisé.e.s, des LGBTQ+, des femmes,… Alors, en conclusion, je dirais seulement que je soutiendrai totalement Ruth Paluku de la Rainbowhouse le jour où elle prendra sa tondeuse pour raser les dreads des blanc.he.s.

Je pars quelques minutes avant la fin parce que j’écris quand même dans la rubrique musique d’un webzine culturel et que je ne veux pas rater le début du concert de Djazia Satour. La française d’origine algérienne (habituellement je déteste qu’on dise constamment les origines des gens mais ici ça a du sens), après une carrière l’ayant menée des chœurs de Gnawa Diffusion à un projet trip-hop, s’est lancée dans une carrière solo donnant à entendre parmi d’autres choses un chaabi à sa sauce modernisée, épicée et aux propos souvent engagés. La voix est très belle, les compositions aussi. Plusieurs fois on pense que ça va encore prendre plus d’ampleur, se rapprocher d’une douce transe, mais est-ce la faute d’un soleil trop écrasant, ou d’un groupe trop sage, trop policé, en tout cas on a l’impression que Djazia Satour n’exprime pas encore toute la profondeur de son énorme potentiel.

djaziasatour_850x300Conscience professionnelle oblige, le set de Djazia à peine fini je dévale les pavés à toute vitesse pour changer de scène et aller voir le set de Veence Hanao déjà bien entamé. Si j’avais été sensible a Saint-Idesbald et Loweina Laurae, les premiers disques du bruxellois, j’étais resté totalement hermétique à Bodie, album de son come-back. J’y retrouvais tous les tics de production du Motel (nouveau complice de Veence) qui me rendent son statut de grand gourou du rap francophone totalement incompréhensible. Une première prestation du duo m’avait laissé dans un état de torpeur ennuyée. Trois morceaux de brouhaha confirment cette désastreuse première impression. L’agitation de Veence remplace l’énergie et je suis heureux de devoir m’éclipser avant la fin pour rejoindre la grande scène pour la suite.

Muthoni Drummer Queen est une rappeuse kényane féministe et queer. Dis comme ça, ça fait presque Kamoulox pour communiqué de presse. Mais voilà, après son Suzie Noma entendu dans le très beau Rafiki on savait qu’il y avait plus qu’une simple accroche d’influenceur. Quand elle débarque accompagnée de deux beatmakers et d’un batteur suisses (oui, oui), de deux choristes et deux danseuses sur un fond décoré par ses logos, on n’est plus dans la simplicité volontaire qui est souvent la marque de fabrique de la mise en scène des musiques estampillées world mais face à un gros show à l’américaine. Présence époustouflante, gros beats, son parfait et 3-4 hymnes en une heure de concert, la kényane met tout le monde d’accord. Le public est conquis, même ceux qui, majoritaires, ne connaissaient pas du tout Muthoni. Quelques discours d’empowerment libéral (émancipation des femmes par le fric) dénotent un peu dans un festival de gauchistes comme Esperanzah mais sont parfaitement cohérents si on les situe dans un contexte de féminisme africain.

saodaj_850x300Avant de repartir, je décide d’aller rapidement jeter un œil au set déjà entamé de Saodaj, et je ne peux que me féliciter de ce dernier effort. Le maloya de La Réunion est ici trituré et respecté à la fois. On reprend les grands noms du genre, les percussions font un boulot de dingue pour apporter toute la dimension paresseuse et fougueuse à la fois du genre, et la voix de Marie Lanfroy transcende les mélopées par sa douceur puissante. Je m’approche bien plus que prévu de la scène, une authenticité réjouissante traverse les premiers rangs, le public n’est plus seulement là pour boire des bières et fumer des oinj mais accepte d’être transporté ailleurs, de s’abandonner totalement à la musique. Je sens qu’en rentrant j’écouterai le grand Alain Peters et ses chansons déchirées par l’alcool et le mal-être.

Un peu sous le choc, avec une amie nous redescendons prendre ce fameux dernier train; nous en oublions même de prendre les frites envisagées. Comme quoi, la musique peut bouleverser complètement l’ordre des priorités.

Fripouille

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