Un tour au festival Les Solidarités (24 et 25 août 2019)

lessolidarites_300x666Ce week-end j’ai été au festival Les Solidarités, sorte de barnum organisé par les mutualités socialistes qui souhaite certainement se situer quelque part entre la fête de l’Huma et le susmentionné Esperanzah. Entre programmation étrange et ambiance kermesse au boudin même pas bio, je vous résume tout ça.

Les festivals mainstream sont l’occasion d’aller voir de visu ce dont on a entendu parler, qu’on a plus ou moins subi en faisant ses courses. Un peu curieux, un peu dans l’idée de continuer à voir à quoi ressemblait la pop en 2019, un peu parce que j’avais envie de sortir de Bruxelles.

D’abord, qu’est-ce qu’une citadelle ? C’est haut. Même si je fais les trois quarts du trajet dans un petit train bucolique, le quart restant me fait comprendre que ce sera un festival plus efficace que n’importe quel Basic-Fit. Une belle esplanade surplombant Namur, c’est certainement enchanteur, mais quand elle est envahie par des chapiteaux très laids, c’est tout autre chose. J’essaie quand même d’y entrer pour assister à un bout de débat sur le rôle des influenceurs dans le combat politique, écologique, sociologique. En essayant de survivre à la chaleur, au tohu-bohu des gens qui estiment toujours que leur discussion de vacances est plus importante que n’importe quelle parole experte, je capte quelques bribes de réflexion intéressante (surtout via Félicien Bogaerts), mais pas assez pour me faire manquer le début de concert de Juicy.

Il y a deux ans, j’ai vu Juicy avant même qu’elles ne composent leurs propres morceaux. Elles reprenaient des standards hip-hop et r’n’b. Je me demandais si c’était une blague, tant ça ressemblait à un jeu de massacre, mais comme ce n’était pas drôle j’en avais conclu que c’était une affaire sérieuse. Puis j’avais entendu quelques uns de leurs titres originaux et je n’avais pas trouvé ça si mal, alors je décide de leur donner une nouvelle chance. Et malgré des tenues en latex totalement inappropriés par nos climats et des surchauffes d’ordi, elles assurent plutôt un chouette show de r’n’b contemporain avec bonne humeur et énergie.

juicy_850x300Un zig-zag dans une foule déjà trop dense et un théâtre de verdure ne me permettent qu’une vue parcellaire du concert de Claire Laffut, mais je ne suis pas certain de le regretter. Pop électro fade au son de bouillie mainstream, présence proche du néant, je me dis qu’il faudra à un moment que son label et ses managers comprennent que non, il ne s’agit pas de la prochaine next big thing qu’on essaie de nous vendre depuis trois ans.

Sans aucune envie d’aller me coltiner la foule, c’est d’un balcon en sirotant une Chouffe et en devisant et médisant que je regarde le concert de Caballero et Jeanjass. Autant prévenir tout de suite, les deux trublions du rap bruxellois ne m’ont jamais intéressé. Je trouve leurs textes plus débilisant que réellement drôles, leurs personnages d’une vacuité sidérale. Bagnole sur scène, lightshow inefficace et harangues constantes me confirment cette impression, mais à voir au loin les premiers rangs, ça fonctionne. Bon, on passe à autre chose.

Angèle est la tête d’affiche. Évidemment, comme partout, sa présence assure un sold-out. L’album que je n’écoute pas souvent est une machine à tubes, son omniprésence, son succès peuvent légitimement agacer. Mais dans le genre pop française mainstream, il me semble pourtant qu’elle présente quand même un vrai intérêt. Alors trois ans après m’être fait servir par elle au Delecta et deux ans et demi après l’avoir vue dans un mini showcase, je me dis que c’est l’occasion de voir ce que ça vaut sur scène. La première chose à faire, c’est arriver à faire abstraction du public. Ils ne sont pas là pour des raisons musicales, c’est certain, ils pensent être à un karaoké géant et essaient à tout prix de chanter plus fort qu’elle. Mais passons donc sur cet effet Patriiiiiiiiiiiick. Ça bouge, tout est en place de façon millimétrée et en même temps avec une certaine désinvolture. Le sourire est là, elle semble quand même s’amuser. Musicalement, les versions sont plus électro, parfois limite technoïdes que sur album. Comme le répertoire n’est pas infini et qu’il faut tenir 1h15, parfois ça se prolonge aussi un peu inutilement. Puis on sent aussi une certaine envie à quelques moments de démonstration qu’elle est aussi une bonne pianiste; ça groove quand même pas mal. On se met à penser qu’on ne pourrait rien lui souhaiter de mieux que de perdre la moitié de ses fans, jouer dans des petites salles pour pouvoir être plus une musicienne que la bête de foire que son statut dans le bizz la force à être. Une fin en piano solo avec notamment une très belle reprise de Pauline Croze confirme ce vœu paradoxal. Et quand le concert s’achève, je reste sur mon impression de sympathie.

Avant de repartir pour éviter Muusti (ce qui est toujours un objectif) je décide d’aller jeter un œil au concert de Moha la Squale. Quand j’ai entendu la première fois Moha j’ai trouvé ça pas mal. Puis j’ai voulu écouter l’album et j’ai tenu vingt minutes. Rapidement ses incessants cris et ses Bendero répétés comme des mantras toutes les vingt secondes m’ont profondément horripilés. Et voilà, sur scène, c’est pire. Le mec ne sait pas rapper, le son est tout étouffé, seuls restent ses hurlements et le slogan. Je pense avoir fui en moins de vingt minutes.

Le dimanche, je retourne relativement curieux afin d’être à temps pour le début du show d’Aya Nakamura. Passionné par la sociologie du succès pop et son invention langagière, je ne comprends rien à ce qu’elle dit dans son « Djadja », mais je saisis néanmoins pourquoi c’est un tube. Puis je trouve aussi intéressant qu’en 2019, enfin, une femme noire puisse prendre le pouvoir sur l’industrie et sur le business francophone en ne reniant pas grand chose de ce qu’elle est. Mais voilà, tout ça c’est du discours, et je dois reconnaître que le côté grandiloquent, le zouk rnbisé me lasse très rapidement. Tout est certainement très bien fait, mais bon je ne m’éternise pas, je ne veux pas manquer la vraie raison de ma présence.

cameliajordana_850x300Lost, le dernier album de Camelia Jordana, est certainement à mes oreilles un des plus beaux disques de 2018. Mélange de ses origines algériennes, de son attrait pour le hip-hop et le r’n’b contemporains, mais aussi pour le jazz et la musique électronique. Ça aurait pu être un patchwork démonstratif, mais une qualité de voix, de production, et surtout des chansons qui amènent souvent à une forme de transe passent au-dessus de tous les a priori. Et je pense que cet album survivra à tout, sera redécouvert à de nombreuses reprises comme étant à la fois parfaitement inscrit dans son époque et annonciateur de ce que peut être une nouvelle sono mondiale. Deux choristes, un percussionniste (essentiellement à la derbouka) et un mec aux machines (très discrètes), la toujours surprenante Camelia Jordana livrera un concert sans aucune concession. La moitié des morceaux sont fait a cappella en arabe, avec une grâce et une puissance vocale qui entraîne l’auditeur ouvert très loin. On n’est plus dans le domaine de la pop, du rock. Elle tousse quelquefois comme si elle était malade, mais le spectateur ne peut se rendre compte de rien. Progressivement, une part du public qui la connaissait certainement pour ses deux premiers albums en français, part, déstabilisé par tant de magie, de générosité, de musicalité. Et en plus, comme elle blague, elle sourit, ça finit de justifier les heures d’attente pour avoir une bière, les kilomètres de chemin rocailleux et escarpés à faire pour tout déplacement.

Avec une amie et sa fille, nous mangeons une pizza dans l’herbe, un peu sous le choc de cette claque douce et puissante que nous venons de recevoir. N’ayant plus rien au programme qui justifierait de rester, je repars, encore envoûté et je supporte mieux les bermudas pastels des festivaliers. En rentrant je réécoute encore ce Lost. Je veux bien échouer sur une île si Camelia continue à chanter.

Fripouille

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